Médecine légale, police scientifique, justice : ‘Les Experts’ commencent à agacer les experts.

 
La télévision compliquerait sacrément la vie des procureurs et des médecins-légistes si on en croit des travaux américains récemment publiés. La faute aux jurés qui regardent trop les séries.
 
Je le reconnais bien volontiers : une série comme « Les Experts » me fascine, surtout la version « Miami ». Voir des spécialistes d’investigation de la scène de crime (le titre original du feuilleton est d’ailleurs CSI, Crime Scene Investigation), capables à partir d’un prélèvement fait sur un objet ayant séjourné six jours sous la mer, de découvrir en quinze secondes le nom du coupable, je dis : chapeau !
Et tout cela en croisant le fichier des empreintes digitales de la police avec celui des anciens élèves de l’Université de Floride septentrionale ou des amateurs de pop-corn en boite carrée.
Je dénigre mais les intrigues sont remarquablement faites, comme les jeunes femmes du labo qui, en plus de leur doctorat en physique ou en chimie, sont capables également de tirer avec des armes de poing et de faire mouche.
 
Cette profusion de séries ayant recours aux outils de la médecine légale commence, paraît-il, à poser de sérieux problèmes aux tribunaux américains et dans une moindre mesure, en Grande-Bretagne, deux pays où existent des jurys entièrement composés de citoyens et non assistés de magistrats professionnels, au contraire de la    France.
 
Un article de la revue britannique The Economist du 24 avril 2010 narre d’ailleurs le mécontentement d’un des grands noms de la médecine légale britannique, Bernard Knight. Ce légiste estime que les jurés attendent désormais des preuves que la médecine légale est bien incapable de leur apporter. Cette attente, appelée « CSI effect » est liée à ce que le public voit à la télévision et qu’il prend pour argent comptant.
 
Un criminologiste de l’université Central Missouri, Evan Durnal a récemment publié une étude dans la revue Forensic Science International montrant que les procureurs américains doivent expliquer aux jurés que la fiction est une chose et la vraie vie une autre. Il raconte même qu’on en est à convoquer des témoins chargés d’expliquer que certaines recherches sont impossibles à faire, contrairement à ce que montre la télévision.
 
la fameuse interconnexion entre les bases de données est l’exemple même du fantasme, surtout quand on travaille avec un fragment d’empreinte digitale.
 
Du côté des avocats de la défense, on trouve cependant des gens heureux de voir des jurés s’enticher ainsi de l’ADN es empreintes génétiques et autres recherches au spectrographe de masse. Car dans certains dossiers tangents, ils peuvent jouer sur le fait que certains examens n’ont pas été faits qui disculperaient leur client et ainsi introduire un « doute raisonnable », la notion fondamentale du système américain, celle qui permet de ne pas voter la culpabilité.
 
En France, le ver n’est peut-être pas encore dans le fruit, mais la seule notion d’empreintes génétiques preuve « absolue » pose un problème éthique certain. Supposons qu’on retrouve les empreintes génétiques d’une personne sur les lieux d’un crime, pourquoi s’embêter à faire u procès disent certains puisqu’il est coupable.
 
Or, les empreintes génétiques sont des outils scientifiques et, comme tous ce qui concerne la biologie, aucune certitude à 100 % ne peut leur être accolée. On raisonne en termes de probabilités Il peut y avoir eu mauvaise manipulation et contamination de l’échantillon, par exemple.
 
Mais ces séries peuvent aussi amener les jurés à poser des questions intéressantes et à faire monter le niveau des enquêtes.
Il n’y a pas encore si longtemps on a vu des prélèvements dans des affaires de viol faits de telle façon qu’ils étaient totalement inexploitables. Dans une autre affaire impliquant des mélanges gazeux, les prélèvements n’ont pas été faits par ponction intracardiaque chez la victime mais le sang a été recueilli à la louche sur la table d’examen, rendant impossible toute conclusion !
Et l’un des effets dérivés de ces programmes est de tenter un nombre croissant d’étudiants en sciences et en médecine à se tourner vers la médecine légale et la police scientifique.
 
Ce qui n’est pas un luxe car la médecine légale manque sérieusement de bras en France.
 
 
Référence de l’étude :
 
Evan Durnal
Crime Scene Investigation (as seen on TV)
Forensic Science International
Published online March 12, 2010 doi:10.1016/j.forsciint.2010.02.015
 
Article de “The Economist”
 
The “CSI effect”
The Economist April 24 2010 p 73-74 
 
 

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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