Cancer et medias : un traitement considéré comme un peu trop optimiste.

Les médias auraient une façon trop « optimiste » de parler du cancer si on en croit une étude américaine parue aujourd’hui dans la revue américaine ‘Archives of Internal Medicine’.
 
Deux biostatisticiens et un médecin de l’Université de Pennsylvanie à Philadelphie ont décidé de se pencher sur la production journalistique de la presse écrite américaine  pour voir comment, entre 2005 et 2007, ces journaux avaient parlé du cancer. Ils ont ainsi examiné 3 quotidiens de Chicago, 3 de New-York et 2 de Philadelphie et 5 magazines populaires.
 
Ils ont retenu 436 articles, 312 dans les journaux et 124 dans les magazines qu’ils ont classés en cinq grands thèmes :
 
        la guérison ou la rémission
        la mortalité (mort, sujet mourant ou pronostic fatal)
        les traitements agressifs
        les échecs thérapeutiques
        les effets secondaires des traitements.
 
 
Si un article sur cinq traitait du cancer en général, le cancer du sein représentait 35 % des articles et 15 % concernaient le cancer de la prostate.
 
De l’analyse des chercheurs américains, il ressort que les articles privilégiaient les thèmes « positifs », particulièrement les sujets concernant des personnes guéries ou en rémission. Cela représentait 32 % des articles examinés.
En revanche, les articles relatifs à la mort ne représentaient que 7,6 % de la production journalistique.
 
L’échec thérapeutique n’était évoqué que dans 13 % des articles et 30 % seulement de ces mêmes publications évoquaient les effets secondaires des traitements.
 
Enfin, le sous-traitèrent des soins palliatifs et de la fin de vie était manifeste puisqu’il représentait 2 % des documents examinés.
 
Les auteurs de l’étude reprochent donc à la presse une certaine forme d’angélisme. Ils remarquent qu’actuellement on guérit environ un cancer sur deux et que, malgré ces chiffres, les aspects de la fin de vie sont totalement négligés par exemple.
 
Rappelons qu’il s’agit d’une étude américaine sur un nombre de titres limités. Les auteurs ont choisi d’exclure internet et télévision de leur recherche, estimant ces deux médias moins fiables que la presse écrite.
 
Que penser de ce travail ? D’abord le saluer, car une telle démarche, sauf erreur de ma part, n’a pas été publiée en France. On imagine mal, d’ailleurs, la communauté médicale française prendre le risque de heurter la gent journalistique !
 
Ensuite, cette étude pose une vraie question : comment communiquer sur le cancer sans mentir, ni travestir la réalité ?
 
Il est exact que la façon de travailler des hiérarchies journalistiques fait qu’on va privilégier les « bonnes » nouvelles, c’est-à-dire les avancées ou ,plutôt, les progrès thérapeutiques qui ne sont pas légion, certes, mais bien réels.
 
Le problème c’est que la relation faite de ces progrès est souvent biaisée. On montre l’avers de la médaille, rarement le revers.
Une nouvelle molécule va être présentée comme d’autant plus formidable qu’elle aura donné lieu à un voyage de presse fiancée par le fabricant !
 
Et, dans les grands congrès, les résultats présentés en conférence de presse en quelques minutes et deux ou trois diapositives sont souvent le seul matériel auquel le journaliste aura accès.
 
Ce qui veut dire que tout ce qui concerne les effets secondaires et la qualité de vie passera au second plan ou à la trappe.
 
 
VENDRE DU MIRACLE
 
 
Je balaie aussi devant ma porte : si je propose un sujet sur un nouveau traitement et que je mets à égalité avantages et inconvénients, il y a peu de chances que mon sujet arrive à l’antenne. La quantité de vie surpasse de loin la qualité de vie !
 
Il y a aussi une forme d’autocensure pour ne pas démoraliser celles et ceux qui regardent et qui peuvent prendre des résultats statistiques comme étant des données qui concernent leur cas personnel.
Or la population d’une étude n’est pas la même chose que le patient considéré individuellement.
 
Ainsi, les sortes de classements des médianes de survie en fonction de l’organe considéré sont des informations terribles à donner de façon lapidaire dans un sujet de JT qui dure une minute et demie.
 
Enfin il y a aussi la grande difficulté culturelle très française et latine de parler de la fin de vie et de la mort.
L’immense retard de notre pays dans la prise en charge de la douleur est encore insuffisamment comblé (voir la lettre d’une équipe française au ‘British Medical Journal‘),  
Les soins de support ne sont pas partout développés et les soins palliatifs ont encore de gros progrès à faire dans notre pays. Il y a encore de grands hôpitaux dans lesquels ces soins sont relégués dans des établissements périphériques très excentrés.
 
La bataille quotidienne des équipes médicales et soignantes, de concert avec les femmes et les hommes atteints de cancer, est jalonnée de succès et de défaites.
 Je partage donc l’avis des auteurs de l’étude américaine quand ils disent que nous taisons trop l’échec, la fin de vie et la mort.
 
 
 APPRENDRE DES ERREURS
 
 
Le respect de la dignité due aux patients passe par l’information de ce qui peut se faire en fin de vie, en matière de soins palliatifs. Raconter les manques et les carences c’est aussi les aider à ce que le fossé se comble.
 
 
On apprend beaucoup des erreurs et des défaites.
Je crois que le jour où les cancérologues français diront tout haut ce que disent leurs collègues américains, les rédactions en chef comprendront peut-être qu’on peut parler du cancer autrement qu’en évoquant des miracles.
 
Mais j’espère aussi avoir beaucoup de belles histoires et de beaux succès à raconter !
 
 
Référence de l’étude :
 
Jessica Fishman, PhD; Thomas Ten Have, PhD; David Casarett, MD, MA
 
Cancer and the Media
How Does the News Report on Treatment and Outcomes?
Arch Intern Med.2010; 170(6) 🙁 doi:10.1001/archinternmed.2010.11)

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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1 réponse à Cancer et medias : un traitement considéré comme un peu trop optimiste.

  1. pinkette dit :

    Hélas,oui,en france,et au luxembourg, on ne parle que des progrés….

    Il me reste 4 amies ,les autres sont parties,toutes mortes du cancer (entre 50 et 64 ans)et toutes ne fumaient pas!

    Sans compter la détresse dans laquelle elles se trouvent…manque d’écoute,des soins mal fait(quand on rate la veine pour la chimiothérapie ….
    Elles ont été courageuses;
    J’ai beaucoup de chance,j’ai bientôt 63 ans et je suis en pleine forme!

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