Alcool et télévision : le festival de canettes.

Pour amener les jeunes à consommer de l’alcool, rien de plus simple. Mettez des scènes alcoolisées dans un film, faites le passer à la télévision  et le tour est quasiment joué, si l’on en croit une étude néerlandaise.
 
Au moment où un certain nombre de parlementaires souhaitent remettre en question la loi Evin, il n’est pas inutile de se pencher quelques instants sur une étude publiée cette semaine dans la revue Alcohol and Alcoholism.
 
Nos cousins bataves ont étudié le comportement d’étudiants confortablement installés devant un téléviseur. Ces pauvres cobayes avaient à leur disposition des cacahuètes, des chips, un cendrier et un frigo empli de bière de vin de jus d’orange et de cola.
 
Mais il ne faut pas croire que les cobayes n’avaient que cela à faire. Il s’agissait, rappelons-le, d’une vraie expérience scientifique.
 
Leur mission : regarder un film entrecoupé de spots publicitaires.
 
Les étudiants étaient 80, tous de sexe masculin, âgés de 18 à 29 ans (moyenne : 21,45±2.19) et ont été répartis en 40 binômes.
Ce choix de constituer des paires vient de la nature de l’expérience.
 
En effet, les programmes proposés étaient un peu particuliers. Les coupures publicitaires étaient constituées de deux types de spots. L’un contenait des publicités pour des boissons alcoolisées, autorisées aux Pays-Bas. L’autre groupe de pubs ne contenait que des spots banals, sans publicité pour de l’alcool.
 
Quant aux films, le programme offrait soit American Pie 2, soit 40jours et 40 nuits
 
Deux films pour public averti mais avec une différence notable : la place de l’alcool !
Dans American Pie 2, les personnages boivent de l’alcool dans dix-huit scènes différentes et on voit des bouteilles d’alcool à 23 autres reprises.
Dans le second film, les acteurs ne boivent que 3 fois et les boissons alcoolisées apparaissent 15 fois seulement.
 
Le cocktail proposé aux cobayes a donc été le suivant :
 
Film alcoolisé et spots alcoolisés (FA/SA)
Film alcoolisé et spots sans alcool FA/SSA)
Film sans alcool et spots alcoolisés (FSA/SA)
Film sans alcool et spot sans alcool. (FSA/SSA)
 
Dix binômes ont donc été assignés à chacune des combinaisons, avec frigo « ouvert » et cacahuètes à volonté ! Pour information, la consommation moyenne des cobayes ainsi sélectionnés était de 21,05 verres d’alcool par semaine.
 
Après une heure et demie de visionnage, les résultats concernant le nombre de boissons alcoolisées (bière et vin) au cours de la séance ont été les suivants (il s’agit de moyennes) :
 
FA/SA : 2,98
FA/SSA : 1,86
FSA/SA : 1,95
FSA/SSA : 1,51
 
On constate donc une consommation quasiment du simple au double entre les programmes sans alcool et les programmes « doublement alcoolisés » !
 
Bien sûr cette étude n’est pas parfaite et une analyse approfondie de la méthodologie amènera toujours à en discuter certains points.
 
Mais c’est la première étude de ce genre et surtout la première à montrer qu’un comportement peut être modifié sans qu’une longue exposition soit nécessaire.
En d’autres termes, il a suffi d’une heure devant la télévision pour que dans une population ayant initialement une consommation alcoolisée identique, un groupe boive deux fois plus que l’autre du seul fait d’avoir vu un programme dans lequel les boissons alcoolisées sont plus présentes.
 
Cette étude survient dans le contexte où, en France, les règles concernant le « placement » de produits s’assouplit dans la création audiovisuelle. Le placement c’est le fait de montrer un objet ou un produit que va préférentiellement utiliser un personnage, de la publicité intégrée au scenario et pour lequel le fabricant paie son obole.
 
La publicité pour les boissons alcoolisées est interdite à la télévision, mais personne n’interdit à un acteur de cinéma de boire plus que de raison dans un film dont le devenir est de passer à la télévision !
 
Et comme les publicitaires ont cent fois plus de moyens que les acteurs de la prévention, on peut imaginer que les jeunes n’ont pas fini de trinquer.
 
 
 
Référence de l’étude :
 
Rutger C. M. E. Engels et al
 
Alcohol Portrayal on Television Affects Actual Drinking Behaviour
Alcohol and Alcoholism 2009:1-6.
Published online February 23, 2009 doi: 10.1093/alcalc/agp003
 
 

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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2 réponses à Alcool et télévision : le festival de canettes.

  1. Milllann dit :

    Il serait intéressant d’étudier un groupe "Film Alcoolisé et Spot de Prévention de l’Alcoolisme"… Heureusement en France la publicité télévisée pour l’alcool est encore interdite et les spots de prévention souvent subventionnés par l’Etat… Enfin il me semble…

    Merci en tout cas de partager cette étude !

  2. Le parallèle avec le tabac est flagrant.
    L’industrie du tabac l’avait aussi bien compris.

    Ce fut le thème de la journée mondiale sans tabac de l’OMS en 2003 : « Cinéma sans tabac, mode sans tabac ? Action ! »

    Fumer n?a rien de prestigieux ni de « cool ». Fumer tue. L?OMS appelle donc le monde du cinéma et celui de la mode à promouvoir l?image d?une société libérée du tabac et à cesser d?aider l?industrie du tabac à vendre un produit dont les effets sur la santé publique sont catastrophiques, puisqu?il tue la moitié de ses consommateurs. Ce 31 mai, à l?occasion de la Journée mondiale sans tabac 2003, l?OMS invite l?industrie cinématographique à prendre des mesures concrètes, consistant notamment à : cesser d?identifier les marques de tabac dans les films, certifier n?avoir accepté aucun financement de l?industrie du tabac, diffuser avant tout film des messages musclés contre le tabac et appliquer un système classant les films selon qu?ils mettent en scène la consommation de tabac ou qu?ils s?en abstiennent.

    Aux Etats-Unis, le Dr Stanton A. Glantz (UCSF) a créé, il y a quelques années, l’association « Smoke Free Movies » (smokefreemovies.ucsf.edu/… qui référence, entre autres actions, les films et studios de cinéma où le tabac n’est pas proscrit.

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