Arche de Zoé : faire le bien ou croire bien faire ?

Le verdict de la Cour criminelle tchadienne est donc tombé ce soir, condamnant à huit ans de travaux forcés les six Français membres de l’Arche de Zoé, ou de Children Rescue, si l’on en croit leurs blousons.

Cette décision de justice plonge des familles dans la détresse. Elle va aussi susciter des commentaires dans tous les sens.

Je connais suffisamment mal ce dossier pour ne pas porter de jugement. J’avoue cependant avoir éprouvé un malaise certain face à l’attitude et aux déclarations du leader de cette équipe et de sa compagne, que je n’ai pas sentis enclins au doute et plutôt forts de leur certitude.

J’éprouve, en revanche, une certaine tristesse en pensant à Philippe Van Winkelberg, ce médecin de famille de Castellane. Il ne s’agit pas d’une réaction corporatiste, mais d’une vraie compassion.
Voila un homme, médecin dans une commune, qui a choisi de quitter son cabinet sans doute imprudemment, pour suivre le président de l’association.
Quitter son cabinet quand on a une profession libérale cela veut dire ne plus gagner sa vie. C’est une décision lourde, autrement plus difficile et courageuse à prendre que de demander un congé humanitaire, car pendant ce temps-là, tous les frais, cotisations et charges courent. Et la famille doit continuer à vivre.
Pardon de souligner cet aspect matériel des choses, mais je pense que cela fait aussi partie du courage nécessaire à entreprendre une mission.

Pour ce qui est de l’histoire elle-même, ma crainte c’est qu’elle rende encore plus difficile la tâche des organisations sérieuses sur le terrain. Elles risquent de devenir soit la cible facile de pouvoirs locaux vivent mal le fait qu’elles fassent le travail que ces pouvoirs devraient faire. Elles risquent aussi de se faire racketter pour pouvoir continuer à travailler.

Car faire un travail efficace sur le terrain n’est pas évident. Il suffit d’écouter ce qui se disait ces derniers jours au sujet des aventures de cette Arche de Zoé. Pour nombre de personnes, il parait parfaitement logique d’aller en Afrique chercher des enfants et les ramener ici, sans se demander si la vie qu’on va leur offrir sera meilleure puisque matériellement plus confortable.

Nous avons tendance à penser que nous détenons la vérité et que notre modèle ne peut que convenir à tout le monde.

J’étais ainsi avant de partir travailler en Afrique, il y a plus de vingt-cinq ans, pétri de certitudes et de mon bagage médical. J’allais sauver toute la population du village où j’allai vivre.

Il m’aura fallu deux ou trois jours pour redescendre sur terre et comprendre que les valeurs des habitants de ce village sénégalais n’étaient pas les mêmes que les miennes, mais étaient tout autant respectables.

Ma première nuit au village a été rythmée par le bruit des tambours et des chants traditionnels, douze heures durant. Au lendemain de cette nuit blanche, je me suis enquis auprès de mon infirmier des raisons de cette manifestation. « On célèbre les funérailles d’un chef important » me dit-il. Et quand je demandai la date du décès, il me répondit « C’était il y a une quinzaine d’années ». Quinze ans et le souvenir d’un grand homme ne s’teignait pas.

Chez nous, la mort d’un vieillard n’est pas un événement comme l’a montré le drame de la canicule en 2003.
A l’inverse, la mort d’un enfant était vécue douloureusement par la mère, mais avec fatalité par les proches car, à l’époque, trois enfants sur dix n’atteignaient pas l’âge d’un an dans ce village. Je suis devenu ivre de rage quand j’ai vu mourir une petite de huit mois que l’infirmier m’avait amenée trop tardivement. Et c’est le chef du village qui m’a dit de rester calme.
Il n’y avait pas d’insensibilité de sa part, juste la constatation d’une situation hélas quotidienne, mais qui m’était totalement intolérable, nourri que j’étais de ma formation hospitalo-universitaire.

Au fil du temps, avec les voyages, les reportages, les missions en Afrique, j’ai rencontré un certain nombre de personnes qui croyaient faire de l’humanitaire, mais qui, en réalité, étaient en train de racheter leur âme. Car faire une bonne action c’est bien, mais quand elle est ponctuelle, qu’elle crée un besoin qui ne sera pas pris en charge ensuite, a-t-elle été utile ?

Une de mes consœurs, citant le Talmud, me rappelle à chaque fois que « sauver un homme c’est sauver l’humanité ».
Elle n’a pas tort.
Mais j’avoue que je trouve cent fois plus intéressantes des initiatives comme celle que mènent les ONG qui décident de permettre aux enfants de rester sur place, dans leur village ou près de leurs proches, de leur culture, de leur mode de vie. Des initiatives comme celles de Plan international par exemple, ou ACF, qui fiancent des projets éducatifs et sanitaires sur place, sans vouloir transporter des enfants à des milliers de kilomètres, ajoutant le déracinement à la misère.

Il y a plein de projets simples, efficaces, a priori peu spectaculaires mais tellement plus riches de résultats que certaines opérations médiatiques.

Attention, loin de moi l’idée de condamner le travail fait par des associations qui viennent former des spécialistes dans des pays en voie de développement ou qui permettent à des enfants d’être opérés en France grâce à l’aide et à la générosité des familles d’accueil.

Mais je me dis que nombre de malformations cardiaques dans ces pays sont la conséquence d’angines bactériennes non traitées. Des angines qui seraient combattues efficacement par des cures d’antibiotiques très peu chers.

Pourquoi alors ne met-on pas en place des programmes d’éducation destinés aux instituteurs par exemple. En formant les maîtres des villages ruraux à reconnaître certains symptômes et avec l’aide d’infirmiers, on pourrait combattre ainsi efficacement ces infections et diminuer de façon considérables les pathologies cardiaques qu’elles entrainent.

C’est évidemment une action peu spectaculaire, peu médiatique, peu susceptible de mobiliser sponsors et vedettes du showbiz.

C’est cela sa grande faiblesse.
L’humanitaire a souvent besoin de paillettes. Mais parfois cela se paie cher, très cher.

J’espère que Philippe Van Wynkelberg sera gracié par le président tchadien.

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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10 réponses à Arche de Zoé : faire le bien ou croire bien faire ?

  1. JD Flaysakier dit :

    REPONSE : Je suis aussi choqué que vous de ces prestations. je vous renvoie au billet du 9 avril 2008.

  2. Anonyme dit :

    Depuis deux jours, nous voyons E.Breteau passer d’une chaîne à l’autre pour s’expliquer…non pas des excuses aux lèvres à destination des familles mais un livre à la main…le sien qui devrait sortir dans quelques jours.On a tous bien vu sa couverture puisqu’il le montre à chaque fois.No comment!!!!

  3. juju dit :

    ils ont transgressé les lois aujourd’hui ils vont payer et c’est normal.
    la prochaine fois au lieu de patir en afrique ils iront peut être sauver les milliers d’enfants français dans le besoin : en banlieu.

  4. Brice dit :

    Quel dommage, il vont être nourris au frais du contribuable

  5. JD Flaysakier dit :

    REPONSE : Brice, Je vous signale que les six membres de l’association sont rentrés en France et sont incarcérés à Fresnes.

  6. brice dit :

    Qu’ils purgent leur peine au Tchad. Au XIX eme siècle la colonisation a été faite avec les mêmes bons sentiments humanistes "Allons apporter la civisation aux pauvres malheureux africains"…On voit aujourd’hui que l’enfer est pavé des bonnes intentions de ceux qui s’autoproclament sauveurs de l’humanité.
    http://www.historia-nostra.com/i...

  7. JD Flaysakier dit :

    REPONSE : Merci beaucoup. J’ai le sentiment que cette affaire pouura marquer un tournant et une prise de conscience si les ONG efficaces en profitent pour faire de la pédagogie. Mais je trouve assez pénible d’entendre un ancien président de MSF minimiser la tragédie du Darfour en réaction aux campagnes délirantes menées par l’Arche de Zoé. Décidément ce conflit ne semble pas générer beaucoup d’indignations et quand certains leaders d’opinion s’en préoccupent, ils sont tout de suite voués aux gémonies par une intelligentsia bien-pensante qui a choisi « ses morts »

  8. Bonjour
    je me retrouve bequcoup dqns vos conclusions.
    Tres bon blog

  9. JD Flaysakier dit :

    REPONSE : J’espère que cette malheureuse affaire fera prendre conscience à nos compatriotes que la solidarité et l’humanitaire ne s’improvisent pas. Il faut laisser les « cowboys » jouer entre eux et permettre aux vraies organisations qui connaissent le terrain de developper des actions durables. J’ai entensu ce matin sur une radio la femme d’un des mebres de cette association dire qu’il s’agissait d’un accueil d’urgence et que c’est seukement au bout de cinq ans (sic!) qu’on aurait pu adopter ces enfants. Urgence et cinq ans: cherchez l’erreur !

  10. SANSAM dit :

    Comme je partage votre opinion et vos états d’âme!J’ai eu le privilège de parcourir le monde pendant des années,fuyant les pays dénaturés par le tourisme et privilégiant les vraies rencontres dans des régions reculées du Yémen, de l’Ouzbékistan, d’Inde,du Guatemala…et j’ai moi aussi réalisé au fil du temps que ma notion du bonheur était toute relative,que la vraie richesse n’était pas matérielle.Les sourires des enfants que j’ai croisés au cours de mes voyages n’étaient pas feints,ils étaient souvent beaucoup plus lumineux que ceux de mes petits élèves de maternelle!Alors cessons de croire qu’un enfant sera toujours plus heureux chez nous que dans le pays qui l’a vu naître et grandir,même si ses conditions de vie seront sans doute meilleures ici que là-bas.Le bien-être matériel n’est pas synonyme de bonheur absolu,loin s’en faut!Il me semble donc bien plus opportun,si besoin est,d’intervenir sur place,en respectant les populations autochtones,en s’adaptant aux réalités du terrain,en faisant preuve de beaucoup d’humanité et de tolérance…

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