L’expert, les bretelles et la ceinture.

A la notable exception des jeux de hasard, tels le Loto ou Euromillion, nous autres Français n’aimons pas particulièrement le risque sous quelque forme que ce soit. Nous voulons des certitudes, même là où elles n’existent pas, d’où la remarquable prolifération d’experts en tous genres, en particulier dans les médias.

Comme je l’évoquais déjà dans un billet précédent (« diabète de type 2 : controverse sur un médicament »), l’un de mes vieux maîtres en médecine avait l’habitude de nous rappeler que « toujours » et « jamais » étaient des termes qu’on pouvait seulement utiliser en amour et en politique, mais pas en médecine ou en biologie.
Traduits en termes de probabilités « toujours » et « jamais » c’ce sont 100 % et 0 %.
Or, aucune mesure dans le domaine biologique ne peut atteindre ce degré de certitude. Ce n’est pas la maladresse des opérateurs qui est en cause, c’est la nature elle-même. De fait, chaque expérience, chaque mesure se fait sur un échantillon, jamais sur la population entière. Quand bina même on mesurerait le taux de telle substance dans le sang de dix millions de personnes, on serait loin des six milliards d’habitants de la planète.

Il ne faut donc jamais oublier que nous travaillons et vivons dans un monde où l’uniformité n’existe pas, hormis peut-être dans les races pures d’animaux de laboratoire !
Le mode est fait de variations entre les êtres, même au sein d’un même individu.
Votre taux de globule blancs, par exemple, mesuré à deux moments distincts de la journée, pourra parfaitement varier alors que vous êtes le même. Mais ces cellules ont diverses tâches qui les retiennent dans des compartiments de l’organisme en fonction des besoins !

Même les fameuses empreintes génétiques dérivées de l’ADN ne donnent jamais un résultat à 100 %. Certes, le nombre de 9 derrière la virgule est impressionnant, mais il y a toujours une possibilité d’erreur ou des variations biologiques qui font qu’on n’atteint pas la perfection absolue.

La pluie et le beau temps

Le meilleur exemple et le plus courant c’est celui des prévisions météo. Dans les pays anglo-saxons, notamment en Angleterre et aux Etats-Unis, depuis toujours on vous annonce qu’il y aura 60 % de probabilité de pluie le lendemain, jamais qu’il pleuvra.
Chez nous, la prévision commence, depuis quelque temps, à intégrer cette notion de probabilité en parlant d’un indice de confiance de 3/5 ou de 4/5 par exemple, soit 60 ou 80 %.

Que se passe-t-il donc quand, face à une question de santé publique ou à un risque épidémique par exemple, une décision doit être prise ?
A chaque fois, il y a un grand nombre de données incertaines ou incomplètes, ce qui rend la décision d’autant plus compliquée à prendre.

Il faut donc réduire autant que faire se peut le degré d’incertitude en glanant l plus d’informations possibles. C’est là qu’interviennent les experts.
Le rôle de l’expert est d’apporter de la connaissance pour réduire justement la marge d’incertitude, en sachant qu’on n’aura jamais une réponse idéale et simple. Il y a toujours un « prix à payer » dans une prise de décision.

Sans aucun doute

Mais, en aucun cas, l’expert n’est là pour produire de la certitude, Il n’a pas de talents divinatoires. Et c’est là que le bât blesse dans notre société. Notre pays n’a pas une vraie culture scientifique et veut du « risque zéro ». Les fabricants d’électroménager ou d’automobiles vous vendent du matériel à risque zéro, pourquoi ne serait-ce pas ainsi avec le reste ? Un médicament, un vaccin, une opération « zéro défaut » avec « contrat de confiance » ce n’est pas hélas pour demain. D’ailleurs le risque nul en industrie n’est pas un risque « zéro ». Sans entrer dans un cours de statistiques, le but recherché est d’obtenir une fiabilité supérieure à 99, 99 %, mais jamais d’attendre les 100 %.

Mais cela n’empêche pas notre société de vouloir quand même de la certitude et cela a permis la création d’un vrai marché, celui des « experts médiatiques ». Ces gens savent tout sur tout et surtout « produisent « de la certitude. Ils sont « tous terrains », et leur opinion est d’autant plus définitive qu’ils s’éloignent de leur champ de compétence.

Des passages répétés à la télévision ou dans les journaux leur permettent d’asseoir une réputation souvent pas totalement justifiée ou d’avaliser des recherches assez contestables, mais qu’ils n’auront pas à faire vérifier par la communauté scientifique puisque les médias les auront adoubées.

Le plus gênant dans cette affaire, c’est que certains magistrats ont parfois recours à ces experts « vus à la télé » pour des dossiers sensibles et vont leur demander leur avis sur des dossiers difficiles. On peut alors légitimement se demander si ce choix est judicieux et équitable.

Apprendre à douter, savoir vivre sans certitude a priori n’est pas obligatoirement une tare.
L’incertitude est inconfortable, certes, ais elle permet de progresser et de s’ouvrir à des connaissances.
Mai cela n’est pas facile, nécessite parfois beaucoup de courage et face au rouleau compresseur des medias et de l’opinion publique, les décideurs choisissent d’aller souvent vers la solution la moins risquée, qui n’est pas obligatoirement la meilleure ni la plus efficace.

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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