La médecine française n’a toujours pas de structure capable d’informer sereinement le public

En ce jour où nous sortons, espérons-le, du confinement, il est bien trop tôt pour tirer des leçons pertinentes de la crise sanitaire que nous continuons de traverser. Mais on peut, cependant, poser quelques jalons d’une réflexion future. Et se demander comment, entre médecins médiatiques et chercheurs « médecins du peuple », on pourrait arriver à faire connaitre l’état précis des connaissances sans tomber dans des conflits et des matches d’égos.

Car ce qui aura été frappant dans cette crise, à peine vieille de quelques mois, c’est la profusion d’intervenants, les erreurs de jugements, les prises de parole intempestives, le tout sur un fond d’incertitude dans un pays qui a une aversion totale du risque, qui veut des coupables par principe, qui mélange principe et mesure de précaution. Une société qui n’a aucune appétence réelle pour la science et qui pense que nous vivons dans une société binaire entre le « zéro défaut » et le « sûr à 100 % ».

Mais, comme j’aime à le citer, le Pr Emile Aron avait l’habitude de nous dire, lors de la visite le matin dans son service du CHU de Tours : « N’oubliez jamais les mots TOUJOURS et JAMAIS existent en politique et en amour, mais pas en science, en biologie et en médecine ».

Or que s’est-il passé depuis plusieurs mois ? Nous avons vu évoluer un phénomène infectieux arrivé de Chine, officiellement identifié localement fin décembre, alors que selon toute vraisemblance tout avait débuté bien plus tôt. Cette pathologie, considérée comme respiratoire au début a été très largement sous-estimée en Occident, par beaucoup d’intervenants, officiels et médiatiques. Sous-estimée par l’Organisation Mondiale de la Santé, pour des raisons qu’il faudra essayer de comprendre.

Mais, pourtant, et sans être grand clerc, il aurait au moins fallu éviter les affirmations très rassurantes, niant un réel danger. Pour cela il suffisait de se rappeler 2002-2003 et l’épisode du SRAS, li » à un autre coronavirus, le SARS-CoV. IL avait fallu quatre mois aux autorités chinoises pour reconnaitre l’existence de cette nouvelle pathologie. Son arrivée à Hong-Kong dans un complexe résidentiel, puis à Toronto où des ressortissants chinois avaient contaminé de nombreux soignants, avaient laissé craindre le pire. Eteinte en juillet 2003, la bouffée épidémique avait touché plus de 8000 personnes et entrainé un peu plus de 800 décès.

Cette absence de mémoire, cette façon de ne pas regarder dans le rétroviseur, a généré des discours sur les plateaux TV à la fois des consultants « maison », des chroniqueurs multicartes et de certains médecins hospitaliers, qui, par la suite, ont aidé à altérer la confiance d’un public déjà peu enclin à croire les paroles officielles ou vécues comme telles. Les théoriciens du complot ont donc vu s’ouvrir devant eux des boulevards, alimentés par des chefs d’état et toute une partie de ce qu’il est convenu d’appeler la fachosphère et diverses mouvances identitaires.

Les errements, les prises de position contradictoires, les vérités d’un jour devenues obsolètes le lendemain, des pouvoirs publics n’ont évidemment pas arrangé les choses.

Tout cela sera vu, revu, examiné. Il y aura certainement des actions intentées en justice, et des leçons apportées par les soldats de la vingt-cinquième heure, qui savaient, bien sûr, ce qu’il fallait vraiment faire !

Je n’entrerai pas dans ces discussions, ce que je souhaite évoquer ici c’est la difficulté de gérer l’incertitude.

On l’a vu, nous avons dû, en quelques semaines, réagir à la pire pandémie de notre histoire depuis les grandes grippes asiatiques de la fin des années 50 et, bien sûr, depuis la grippe H1N1, dite grippe espagnole de 1918.

Et cette fois les choses sont allées très vite. Fini le temps où Marco Polo avait besoin de trois mois pour rentrer à Venise en provenance de Chine. Là, Wuhan est à peine à plus de douze heures des diverses capitales européennes. Et Wuhan et sa région accueillait des usines européennes en pagaille.

La maladie a donc flambé en un temps record, avec un taux de transmission élevé, avec des formes sans aucun symptôme chez près de 45 % des patients selon diverses études. Une maladie censée être une pneumopathie mais qui pouvait débuter par une perte de l’odorat ou des formations de caillots sanguins chez des personnes jeunes jusque-là en parfaite santé.

Une pathologie dont on aurait pu se demander si le scénario n’émanait pas des studios où on a produit « Dr House » tant les aspects du COVID-19 sont tordus.

Et ces différentes manifestations cliniques n’ont cessé d’évoluer, d’apparaitre, d’être supplantées par d’autres, de donner des manifestations plus incroyables les unes que les autres. Et face à cela, les médecins et les soignants en général apprenaient à connaitre la maladie en direct !

En très peu de temps entre la caractérisation du virus et le déchiffrage de son génome, des tests ont été disponibles, une prouesse phénoménale totalement banalisée. Mais, parce qu’on est dans le monde de la biologie, ces tests ne sont pas parfaits à 100 %.

Et pour ajouter à l’impatience du public, les tests sérologiques, chargés d’identifier les anticorps, sont, pour beaucoup, de qualité discutable

Ajoutez à cela les spéculations diverses et variées sur la durée de protection des anticorps, alors qu’on a à peine quelques semaines de recul sur l’infection, il n’est pas difficile d’imaginer l’incompréhension que peut ressentir une population) laquelle on ne peut proposer que de s’enfermer.

Parmi tout ce qui semble, dans un premier temps, avoir manqué, c’est de trouver un interlocuteur capable de dire, au jour le jour, l’état des connaissances. Ce pourrait être le rôle des pouvoirs publics, mais notre société, comme d’autres, doute systématiquement de la parole officielle.

Ce pourrait être le rôle de l’Académie de Médecine et de celle des Sciences, mais leur image est très faible dans l’opinion publique.

Ce ne doit surtout pas être le rôle des divers syndicats médicaux et assimilés qui sont là totalement hors de leur champ naturel de compétences.

Ce n’est pas non plus le rôle de l’Ordre national des Médecins, qui n’est pas une société savante mais un organisme chargé de veiller à la régulation de la profession.

En fait, contrairement aux Etats-Unis ou à la Grande-Bretagne, il n’y a pas, en France, une structure qui représente la médecine en tant que telle et qui puisse justement dire l’état de la science à un moment donné. L’American Medical Association et son journal, le JAMA, est une formidable machine, de même que l’est la British Medical Association.

Ecoutées, respectées, craintes, notamment par les décideurs et les élus, ces associations, même si elles ne sont pas toujours exemptes de tout reproche, représentent une force de frappe et peuvent dire des choses suffisamment bien acceptées par la majorité des soignants et comprises par le public.

Ici, l’éclatement de la profession médicale, tiraillée entre diverses chapelles, dont le seul point commun semble souvent se résumer à une hostilité à géométrie variable envers la Caisse nationale d’Assurance Maladie, ne favorise pas l’émergence d’une information de qualité, actualisée, débarrassée des conflits de personnes et des concours d’égos.

Il ne s’agit en aucun cas de créer une sorte de source officielle non critiquable. Il s’agit de permettre, dans des situations difficiles, de réduire le degré d’incertitude et de permettre aux citoyens de pouvoir comprendre les enjeux et les difficultés.

Développer, en quelque sorte, un nouvel instrument dans la panoplie de la démocratie sanitaire.

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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6 réponses à La médecine française n’a toujours pas de structure capable d’informer sereinement le public

  1. un physicien dit :

    Bonjour
    Il me semble qu’il y a plus grave : La médecine française n’a pas de structure capable de structurer sa recherche face à un tel événement. N’ayant comme boussole qu’une stricte obéissance à des procédures établies, sans songer à vérifier si elles pouvaient s’appliquer, elle a accouché de Discovery, qui pourrait au mieux donner des résultats après la fin de l’épidémie, à la condition impossible à remplir de recruter suffisamment de patients. Et en étant incapable de prendre en compte « ces différentes manifestations cliniques [qui]n’ont cessé d’évoluer, d’apparaitre, d’être supplantées par d’autres, de donner des manifestations plus incroyables les unes que les autres ».

  2. Steinberg dit :

    Cher docteur Jean-Daniel Flaysaquier,
    vous exprimez sobrement votre analyse que je bois comme du petit lait…
    Les “start up“ ont besoin de lever des fonds, donc elle font des annonces intempestives, ainsi ai-je plusieurs fois lu qu’un nouveau test était au point, très rapide et sûr à 99%, présenté par des labos privés ici et là dans le monde, il n’y avait plus qu’à le faire agréer, puis plus rien. Les annonces ne manquent pas mais les résultats semblent absents.
    Ma question est celle-ci : pourrait-on avoir un virus “dormant“, caché au cœur d’un organisme ayant été infecté, qu’il ait été en crise violente ou asymptomatique, et qui se réveille à son heure ou par quelque stimulus, par exemple au contact d’un virus presque semblable, mais qui n’est pas tout à fait le même, provenant d’un autre individu (On sait qu’il n’y a pas un seul virus uniforme dans le monde). Dans ce cas, il ne s’agirait pas d’une ré-infection, mais d’une réactivation. Il ne s’agirait pas non plus de “répliques“ du système immunitaire sans présence du virus comme c’était la thèse il y a une quinzaine de jours, mais de résurgences virales. Ce qui impliquerait aussi que l’on puisse porter ce virus pendant une longueur de temps que l’on ignore, alors que s’exprime cette idée de le projeter comme saisonnier, revenant nous décimer tous les ans — et l’on entend qu’il nous faudra apprendre à vivre avec ce virus… comme avec des hordes de touristes, sauf que le virus voyage clandestinement et séjourne gratis.
    Vous écrivez : “Une société qui n’a aucune appétence réelle pour la science et qui pense que nous vivons dans une société binaire entre le « zéro défaut » et le « sûr à 100% ».” Ce n’est qu’une part de la société. Comme vous, j’ai vu dans ma jeunesse la société se tourner résolument vers des études scientifiques plutôt que littéraires, les modernes plutôt que les classiques qui semblaient être devenus poussiéreux. Il me semble qu’il y a un vrai amour des sciences dans notre monde comme il y a encore un fort amour des lettres, un amour du savoir, les émissions et conférences de vulgarisations scientifiques sont nombreuses et souvent très bien ficelées, d’un haut niveau scientifique, les savants sont connus du public que souvent ils conquièrent, ils enchantent, par leur savoir qu’ils veulent nous transmettre. Les historiens de toutes les époques ont toujours eu un large public. Les grandes découvertes scientifiques sont vite connues dans le public. Une science dans tous ses états est à portée d’écran, et les plus grandes universités ont ouvert leurs bibliothèques à de nombreux lecteurs du monde entier — on ne lit pas que des BD, et même si le livre est en crise, les librairies sont encore pleines, les appétences sont là. Mais il n’en reste pas moins qu’une peur sourde d’un danger domine dans les cœurs et les têtes, un manque d’assurance, le ciel ne va-t-il pas nous tomber sur la tête, d’où cette fameuse force de l’habitude qui ne cesse de rassurer — une force qui a eu bien du mal à céder face au réel très violent de ce covid19. Il n’est pas inadmissible qu’une science patauge face à une pandémie ravageuse dont on ne sait que peu, et l’on pardonne aisément des confusions quand ces ratés sont avoués, et quand la médecine dit ne pas savoir et apprendre avec les malades, procédant par tâtonnements dans une lueur faible et vacillante, mais il semble communément inadmissible que les habitudes soient ainsi totalement bousculées. On ne s’habitue pas à cette idée d’une épidémie mortelle qui met un monde à bas, qui nous fauche les bourses comme les vies. Et pour débrouiller cette peur, vous avez raison, il faudrait une communication scientifique forte, une communication franche, unie et rassurante quant à l’état de son savoir, qui puisse atténuer toutes les voix discordantes et prétentieuses qui criaillent à tort et accusent de travers. Une communication scientifique indépendante d’un pouvoir politique qui, lui, sache se passer des scientifiques pour forcer le destin. C’est un sacré chantier.
    A part ceci, le Pr. Emile Aron, dont vous savez qu’il a vécu jusqu’à 104 ans, disait ainsi : « Il est difficile de devenir centenaire. Après, il n’y a qu’à se laisser vivre. ». Il a beaucoup publié, mais entre autres sur le docteur Rabelais, une histoire de la médecine en Touraine, sur Bretonneau, et j’ai entre les mains un livre titré “L’oxygénothérapie / Jouvence du vieillissement et philosophie Rabelaisienne / Contribution au Bonheur des Macrobes ». Il est écrit avec la collaboration de Béatrice Mercier, Docteur es sciences. Il s’agit dans ce livre d’établir le Bol d’air Jacquier pour ses bienfaits médicaux, un livre fleuri d’un amour pour une littérature classique et pour un pays tourangeau d’une époque révolue que vous connûtes. Monsieur René Jacquier était un chimiste dont l’appareil avait convaincu le Pr. Emile Aron.
    Du site “Holiste“ dédié au bol d’air Jacquier : « Fin 2009, René Jacquier est invité par le Professeur Aron, Doyen de la Faculté de Médecine de Tours, pour participer à une conférence sur le vieillissement. Pendant ce débat, le Professeur Aron, 102 ans et René Jacquier, 99 ans, rivalisent de clarté d’esprit !
    Pour finir, René Jacquier explique sa théorie sur la lumière et le Professeur Emile Aron de conclure : “mais c’est vous la lumière… !” ».
    Avec mes remerciements

    • docteurjd dit :

      Je n’ai pas la compétence pour répondre àl’hypothèse que vous soulevez. Emile Aron etait mon maitre et j’avais une tendresse et un respect infini pour lui.

    • un physicien dit :

      Moi aussi  » j’ai vu dans ma jeunesse la société se tourner résolument vers des études scientifiques ». Mais après a émergé le « relativisme » qui proclamait que la science est un discours comme un autre, et toute une génération a été formée à la primauté du discours sur la réalité. Voyez comme les politiques et les journalistes émettent des affirmations sans se soucier si elles tiennent debout …

  3. Benichoux dit :

    Bien d’accord avec vous
    C’etait déjà le cheval de bataille de mme Escoffier Lambiotte , alors que j’etais une jeune stagiaire au Monde il y a plus de 35 ans. Et rien n’a changé la dessus.
    J’en parlais aussi dans ma thèse de Médecine en 1988.
    Je pense que l’enjeu est majeur et comme vous le dites il faudrait être prochebd’un journal reconnu comme l’etait La revue du praticien où Prescrire
    Bien à vous. Florence benichoux

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