Prix des médicaments anti-cancéreux :Le Leem voit l’avers de la médaille et oublie un peu le revers.

A la suite de la publication dans le Figaro du 14/03/2016 de l’appel de 110 cancérologues pour un juste prix des médicaments anti-cancer, le LeeM qui représente les laboratoires pharmaceutiques a réagi.
Une réaction attendue qui mérite certaines remarques.

Le Leem dit avoir conscience des interrogations que pose le prix des molécules innovantes. Le syndicat professionnel dit avoir participé sur ce thème à des rencontres avec des patients et au forum citoyen organisé par le Pr Maraninchi, de l Institut Paoli-Calmette de Marseille en janvier 2016.

Puis vient un paragraphe sur la justification du prix de l’innovation :

Le coût de ces nouveaux traitements doit être mis en perspective avec l’apport thérapeutique majeur qu’ils représentent. Les nouveaux traitements du cancer permettent de mieux identifier les patients répondeurs par l’utilisation de biomarqueurs compagnons ou encore s’adressent à des populations de plus en plus ciblées en vue d’un meilleur usage. Ces nouveaux traitements vont bouleverser l’organisation des soins en cancérologie (développement de la médecine ambulatoire). Ils amélioreront la qualité de vie des patients, parce qu’ils permettent une plus large prise en charge à domicile.
C’est dans cette perspective qu’il convient d’apprécier leur arrivée sur le marché. Face à cette révolution thérapeutique, le coût des innovations ne peut être dissocié des transformations profondes du système de santé qu’elles induisent, et le cas échéant des économies qu’elles rendent possibles.

Donnons acte au Leem. Les nouvelles thérapeutiques apportent, pour la plupart, un incontestable progrès.
Prenons le cas de l’une des plus anciennes thérapies ciblées, l’imatinib vendue sous le nom de Glivec®.
Ce traitement a changé la vie des patients atteints de leucémie myéloïde chronique ou LMC.
Avant l’imatinib, l’espérance de vie à 5 ans était de 20 %. Aujourd’hui elle dépasse les 80 %.

D’autres thérapies ciblées sont arrivées comme le trastuzumab ou Herceptin®, véritable révolution là encore dans la prise en charge des cancers du sein dits HER2+, des tumeurs qui représentent 20 % des cancers du sein.
Le trastuzumab a quasiment divisé par deux le risque de récidive et diminué la mortalité à peu près d’autant.

Puis vinrent d’autres thérapies ciblées, dans le mélanome, les cancers du poumon et actuellement l’essor de l’immunothérapie.

Des progrès indéniables mais pas pour tous

Donc, c’est vrai, le paysage change. Mais il faut aussi y regarder de plus près.
Prenons l’exemple du cancer du poumon ou, plutôt DES cancers du poumon.

La maladie est en effet aujourd’hui divisée en plusieurs entités et c’est pour certaines d’entre elles que sont apparus des traitements innovants. C’est le cas des thérapies ciblant le récepteur EGFR, anormalement exprimé par 15 % des cancers du poumon ou la translocation du gène EML4-ALK qui survient dans 4 à 7 % des cancers broncho-pulmonaires.

C’est là un point important : l’apparition de ce qu’on peut appeler des traitements de « niches ». On ne cherche pas à traiter le cancer du poumon de façon globale, comme le fait la chimiothérapie, mais une forme particulière, représentant un pourcentage assez faible des cas.

Ces traitements imposent, en outre, qu’on développe des examens afin de mettre en évidence les anomalies ciblées. Ces tests dits « compagnons » sont la propriété du laboratoire pharmaceutique ou d’une société associée et valent plusieurs centaines d’euros généralement qui s’ajoutent aux dizaines de milliers d’euros du traitement.

Car ces produits ont souvent des résultats spectaculaires dans un premier temps même si, au bout d’un certain nombre de mois, apparaissent quasi inévitablement après quelques mois.

Des effets indésirables bien réels mais un peu oubliés

Le fait de permettre un traitement à domicile, avec des hospitalisations moins fréquentes font que les laboratoires intègrent ces données dans le calcul du prix qu’ils demandent aux autorités sanitaires et politiques. Des prix qui n’ont donc rien à voir avec les mécanismes de fixation traditionnelle des prix dans n’importe quel secteur.

Moins d’hospitalisation, moins de recours aux structures de soins, certes, mais il n’y a pas de miracle non plus.

Certaines de ces thérapies innovantes sont loin d’être dénuées d’effets secondaires plus ou moins sévères, dont le retentissement sur la qualité de vie n’est pas négligeable.

Comme certains de ces effets secondaires se situent dans le contexte ambulatoire, à la maison, on a tendance à ne pas en voir et mesurer l’importance. D’ailleurs le Leem ne les évoque pas dans son communiqué.

Mais les choses vont changer en ce domaine et un mouvement venu des Etats-Unis s’amorce pour comparer les résultats des essais cliniques à ceux obtenus dans la vie réelle.

Et ces constatations dans la vie réelle tiendront compte des effets indésirables et de leur retentissement sur la qualité de vie des patients.

Ces études en vie réelle amèneront probablement à des révisions de prix à la baisse, comme le suggère l’Institut national du Cancer américain, le NCI.

Car augmenter la quantité de vie c’est important mais cela ne doit pas se faire au détriment de la qualité de vie. Certaines des thérapies ciblées ont des effets secondaires parfois si importants que les patients n’osent pas sortir de chez eux, soit à cause d’éruptions sur le visage, soit à cause d’épisodes diarrhéiques répétés et violents.

Où est alors le progrès ? Quelle est dans ce cas la valeur réelle de l »innovation ? D’autant qu’à ce jour, aucune thérapie ciblée n’a entrainé de vraie guérison même si beaucoup ont allongé la vie de façon très importante.

L’arrivée depuis peu de l’immunothérapie va aussi bouleverser la donne. Ces traitements entrainent de spectaculaires rémissions qui peuvent durer des années.
Mais là encore il y a des questions qui se posent face à des traitements dépassant souvent les cent mille euros, voire cent cinquante mille euros par an.

Car environ seulement un tiers des patients vont répondre au traitement et on ne dispose pas actuellement de tests suffisamment informatifs pour pouvoir dire qui va répondre et qui ne répondra pas.
Or traiter pour rien c’est apporter toutes les toxicités et aucun avantage. Car ces traitements ne sont pas des panacées et ils ont aussi des effets secondaires qui peuvent, rarement certes, être extrêmement sévères.

Satisfaire la Bourse ou changer la vie

L’autre difficulté c’est de fixer la durée optimale de traitement. Certains protocoles ont été menés sur trois ans, mais des équipes médicales aimeraient les ramener à un an et voir ce qui se passe, ce que certains fabricants refusent. Ils invoquent le protocole des essais mais on peut aussi imaginer qu’à plus de cent mille euros par an, trois ans c’est mieux qu’un an.

Il est indispensable de favoriser l’innovation et d’en payer le juste prix.
Mais on ne doit plus accepter que les négociations soient quasiment des simulacres.

Il faut imposer des prix provisoires révisables en fonction des études menées en vie réelle à distance de la fin des essais cliniques.

Il faut, comme le font nos voisins anglais et italiens, imposer des clauses qui prévoient des rétrocessions d’argent quand les performances annoncées ne sont pas atteintes.

C’est en trouvant un accord le plus juste pour chacune des parties qu’on peut espérer permettre à nos systèmes de prise en charge de ne pas exploser et de continuer à offrir à chacun un accès aux soins et traitements les plus adéquats
LIRE le  communiqué  du Leem 

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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1 réponse à Prix des médicaments anti-cancéreux :Le Leem voit l’avers de la médaille et oublie un peu le revers.

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