CROI 2015 ; quand un petit signal très préliminaire pour les médecins devient un espoir de guérison pour les politiques

La crise sanitaire liée au virus Ebola et qui touche l’Afrique de l’Ouest est une excellente illustration de ce qu’est la santé publique : un peu de médecine et beaucoup d’autres choses, dont des enjeux politiques pas forcément bienvenus. L’essai JIKI à base de favipiravir en est une bonne illustration.

On a beaucoup parlé du favipiravir ces dernières semaines. Ce médicament japonais est, à l’origine, un antiviral utilisé dans les états grippaux sévères. Mais une étude vient de montrer que ce médicament pourrait être un acteur important de la prise en charge des patients touchés par le virus Ebola.

Quand l’OMS a pris conscience, tardivement, de la catastrophe sanitaire liée au virus Ebola, on a fait un ‘screening’ c’est-à-dire une analyse de milliers de molécules déjà sur le marché et le favipiravir s’est avéré un bon candidat.

C’est ce qui a poussé l’INSERM à devenir promoteur d’un essai clinique en Guinée forestière, avec MSF, la Croix-Rouge et d’autres ONG. Cet essai a été dirigé par le Dr Denis Malvy, épidémiologiste de l’université Bordeaux-2.

Cet essai a été construit comme un essai dit de phase 2 multicentrique, non comparatif, c’est-à-dire sans avoir recours à un groupe placebo.

Baptisé Jiki, ‘espoir’ en langue malinké, cet essai débuté en décembre 2014 a inclus 80 patients, dont 69 adolescents et adultes et 11 enfants de plus d’un an.

Chaque arrivant au centre de traitement en Guinée forestière recevait les soins de base appropriés, ce qu’on appelle ‘best standard of care’ ou BSC ? Cela consistait en une réhydratation, une rénutrition, un traitement antibiotique et antipaludéen.

Le favipiravir, sous forme de comprimés de 200 mg, était donné selon le schéma suivant :
A JO 2400 mg à H0 et à H8, 1200mg à H16 puis 1200mg 2 fois par jour pendant 9 jours.

Pour les enfants, le traitement était guidé par le poids.
Le comité indépendant qui surveillait en permanence les données a estimé le 26 janvier 2015 que les premiers résultats sur 80 patients étaient prêts pour l’analyse.

Qu’ont donc montré ces premiers résultats pour que le monde politique, Président, ministre de la santé et ministre de la recherche dégainé des communiqués de victoires ? Pas du tout la preuve indiscutable d’une efficacité, mais tout au plus un signal.

Ce signal est concentré sur un groupe précis de malades, ceux dont la quantité de virus dans le sang était modérément élevée et surtout dont les reins fonctionnaient normalement. Dans ce groupe, la mortalité a été de 15 % contre 30 % pour les patients vus dans les trois mois précédents et qui n’avaient pas reçu le médicament. Ce sont 58 % des patients enrôlés qui entraient dans cette catégorie

En revanche, pour les 42 % de patients avec une grande quantité de virus dans le sang et une insuffisance rénale réfractaire au traitement, la mortalité a atteint 93 % malgré le médicament, contre 85 % pour les patients dans le même état vus dans les 3 mois précédents.

Ce qui a surpris les investigateurs c’est la rapidité avec laquelle la quantité de virus a chuté dans le sang, environ quatre jours après le début du traitement.

‘Nous devons continuer’ dit Denis Malvy ‘ maintenant que nous avons la preuve du concept, il faut inclure encore quelques patients avant de lancer d’autres études avec l’association d’autres molécules au favipiravir’.

La grosse question c’est de savoir si le projet va pouvoir aller au bout !

L’organisation des fuites, à l’insu des chercheurs, sur les résultats préliminaires a ru un effet immédiat : la demande par le président guinéen de la mise à disposition du médicament pour tout le monde. Une mise à disposition alors qu’on n’est encore sur de rien et qu’on n’a pas pu mettre encore en place des moyens de surveillance efficaces.

S’ajoutent à cela des volontés politiques difficilement compatibles, en l’état actuel, avec une bonne mise en place des outils d’évaluation. Confier notamment la maitrise d’œuvre de la poursuite des essais à un centre de la capitale, pas assez rompu à cet exercice, peut s’avérer ardu.
Les difficultés politiques locales et l’approche d’élections présidentielles ne sont pas faites pour rassurer un certain nombre de parties prenantes dans cette étude.

Pourtant mêmes limitées, les guérisons ont un impact important sur une population qui, bien souvent, a refusé de se rendre dans les centres de soins et n’a pas hésité à agresser et tuer des humanitaires venus dans les villages selon eux ‘contaminer les enfants dans les écoles’.

Autre dommage collatéral : les politiques de prévention et de traitements des personnes contaminées par le VIH ou souffrant de paludisme sont mises à mal. On estime au bas mot à 50 % la chute de fréquentation des centres de soins dédiés à ces pathologies.

Une communauté internationale trop longue à réagir, des utilisations politiques de résultats très préliminaires, une population plutôt hostile, la crise sanitaire d’Ebola a montré le courage et la détermination des ONG, en premier lieu de MSF, et de médecins et chercheurs courageux comme l’équipe dirigée par Denis Malvy. Plusieurs de ses membres ont d’ailleurs été contaminés par le virus.

Références :
Daouda Sissoko et al.
Favipiravir in Patients with Ebola Virus 103Disease: Early Results of the JIKI trial in Guinea
Abstract 103 ALB consultable sur le site de la CROI 

On pourra lire sur le blog du Dr Jean-Yves Nau plusieurs articles sur l’imbrication politique dans ce dossier

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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4 réponses à CROI 2015 ; quand un petit signal très préliminaire pour les médecins devient un espoir de guérison pour les politiques

  1. Ping : Ebola et favipiravir en Guinée forestière : l’heure est venue de redescendre sur terre | Débrief-Infos

  2. PUautomne dit :

    Bonjour,
    Est ce que vous pourriez m’expliquer pourquoi vous ne trouvez pas les résultats intéressants?
    Dans une maladie gravissime, une réduction de 50% de la mortalité dans un sous groupe qui représente plus de la moitié des patients est, je trouve, une bonne nouvelle. Si nous avions sur toute les molécules testées des réductions de 50% de la mortalité même dans un sous groupe, nous serions tous très heureux.
    On s’extasie d’un allongement de la survie sans progression en oncologie de qq mois dans un sous groupe de patients avec une mutation X. Mais ici on vous sent très critique sur les résultats même.
    Est ce que vous auriez des informations qui nous sont cachés?
    Pourquoi tant d’amertume dans cette note et cette de votre collègue Nau?

    • docteurjd dit :

      Je n’ai aucune amertume et je rapporte ce que nous a dit l’investigateur principal et non pas ce qui est écrit dans les communiqués de presse. Nous avons longuement discuté de l’echantillon très petit, de la difficulté de voir les gens précocément. C’est l’auteur qui parle lui-même de ´signal’ et le représentant de MSF à la conférence ( à laquelle j’assiste, et nous sommes très peu de français) a manifesté une enorme prudence egalement. Et il y a de vraies inquiètudes pour la suite de l’etude.
      Je rapporte donc des propos tenus par les gens concernés, cliniciens et épidémiologistes de terrain. Il peut y avoir des discordances avec des personnes occupant d’autres postes.
      Personne ne regrette que des gens ne meurent pas mais de l’avis des acteurs de l’essai le favipiravir n’est qu’un des elements encore à évaluer d’un futur traitement précoce.
      Voilà

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