Proposition de voyage en terre inconnue pour futurs médecins généralistes

La formation des futurs médecins généralistes est un grand sujet de discussion, notamment lié au fait que l’hôpital n’est pas forcément le meilleur endroit pour acquérir des notions qui vont bien au-delà des gestes techniques. Mais il n’est pas toujours évident de trouver d’autres terrains de formation.

J’ai passé près de quarante jours dans un centre de réadaptation fonctionnelle à la suite d’une intervention sur le rachis.
Un centre qui accueille des patients venus de services de neurochirurgie, d’orthopédie-traumatologie, mais aussi des patients ayant fait un accident vasculaire cérébral, le fameux AVC.

Un lieu par essence pluridisciplinaire avec des médecins de ‘médecine physique’ des infirmières, des kinésithérapeutes, ergothérapeutes et orthophonistes.
J’ai discuté longuement avec chacune de ces intervenantes et c’est ainsi que j’ai appris que, malgré des demandes répétées, le centre s’est vu régulièrement refuser l’octroi de postes d’internes en médecine générale. Et je trouve cela bien dommage ! Dommage parce que la médecine générale, la médecine de famille  est une pratique passionnante, irremplaçable et indispensable. Et un mêtier où il faut être curieux. Et l’endroit où j’étais aiguisait cette curiosité.

Car, dans cet endroit, on voit et on vit beaucoup de choses. Entre l’arrivée des patients et les semaines qui suivent sa prise en charge, on découvre un monde, on vit des émotions, on regarde travailler des gens qu’on ne croisera probablement plus dans sa carrière et dont on aura cependant un vrai besoin pour certains des patients qu’on verra dans l’exercice quotidien/

Mon voisin de rééducation, par exemple, était un jeune motard de 19 ans, qui avait fait un ‘tout droit’ dans un rond-point. Fracture du poignet gauche, fracture de la glène à l’épaule gauche, fracture fermée du fémur à droite, fracture ouverte du fémur à gauche avec fixateurs externes.

Jour après jour j’ai vu le combat et les moments de blues de ce garçon, ses progrès et ses doutes, le tout géré par des kinésithérapeutes très professionnels, très à l’écoute. J’ai vu ce garçon passer du brancard à l’appui total sur un pied, partiel sur l’autre en quatre semaines. Je l’ai vu au retour de sa première permission où il a passé une demi-journée chez lui, son visage triste et déprimé se transformant en un immense sourire.

Ce travail des kinés, lent, patient et terriblement efficace, leurs techniques pour le lever, l’asseoir, le faire passer de la table de soins au fauteuil électrique puis manuel permet de comprendre pourquoi, dans ces processus longs, le moral du patient fait les montagnes russes. Mais il permet aussi d’acquérir la notion du temps nécessaire à ce que les choses bougent, s’améliorent, d’écouterez que ce garçon avait à dire et ce qu’il n’avait pas envie de dire et qu’on lui faisait quand même verbaliser.
Juger aussi du moment où l’aide et le renfort de la psychologue est devenu une nécessité.

Le suivi des patients souffrant d’AVC était aussi impressionnant. J’ai vécu l’AVC de ma mère en 2007, son séjour dans un centre, mais comme un parent, pas de l’intérieur.
Là encore, cette fois, j’ai vu le travail des kinés, mais aussi regardé ce que les ergothérapeutes faisaient faire à ces personnes pour les aider à retrouver un tant soit peu d’autonomie, les progrès réalisés chaque jour sous la conduite des orthophonistes.

J’ai adoré cette femme africaine, atteinte d’une tumeur cérébrale inopérable, loin de toute sa famille et qui est arrivée clouée sur un fauteuil. Pendant des jours je l’avais vue muette, renfermée. Et un jour nous avons commencé à parler de son pays, le Congo Brazza, de la musique du Grand Franco, musicien de Kinshasa, du Gabon où est sa famille. Et son visage s’est ‘rallumé’. Et quand je lui ai donné mes exemplaires de ‘Jeune Afrique’, elle m’a gentiment tutoyé et m’a dit ‘ Tu vas continuer à me les donner’. On n’était plus dans la médecine, impuissante à guérir son mal, mais dans une autre dimension. Et les jours suivants,  elle était fière de me montrer comment elle marchait seule, poussant son déambulateur à roulettes.

Et je ne parle pas du travail des infirmières, formées à la gestion des plaies et cicatrices, et, pour certaines, aux troubles de la déglutition. Elles étaient d’ailleurs présentes auprès des patients ‘neurologiques’ aux heures de repas.

Une diversité de patients, de tous âges, avec des pathologies préexistantes, des victimes d’AVC qui continuaient à fumer, bref une palette intéressante à voir évoluer. Et, je le répète, le tout dans un environnement multidisciplinaire, avec une pratique médicale un peu à cheval sur la neurologie et la rhumatologie, mais aussi la cardiologie, la psychologie. Et une façon de constater l’écart entre certains messages sanitaires et le résultat sur le terrain

Mais surtout un lieu où on voit comment évolue le patient en fonction des différentes prises en charge. Des prises en charge qu’on apprend à connaître autrement qu’en écrivant le nom d’un professionnel paramédical sur une ordonnance.

Pour un futur médecin ce serait l’occasion de pouvoir prendre le temps d’observer, de voir évoluer dans le temps un patient, apprendre à toucher, à écouter des personnes qui ne sont plus vraiment malades et pas encore guéries.

Voir aussi dans la vraie vie ce que peuvent être les séquelles d’un AVC ou d’un accident de la route, ce que peut aussi être la solitude de celle ou celui qui ne reçoit quasiment pas de visite.

Bref, une sorte d’école de la vie avec ses joies et ses échecs, ses gagnants et ses perdants.
Une façon aussi de comprendre à quel point la santé ne se résume pas à l’exercice solitaire de la médecine.

Mais voilà : les autorités universitaires estiment que ce terrain de stage n’est pas assez formateur. Et s’il l’était, y aurait-il des étudiants suffisamment motivés pour y passer quatre mois ?
Pas sûr, et c’est bien dommage.

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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15 réponses à Proposition de voyage en terre inconnue pour futurs médecins généralistes

  1. profil de medecin dit :

    Par rapport à ce post, je dirais que c’est un projet qui vaut le coup d’oeil, notamment pour réaliser une bonne initiation dans le métier.

  2. Dr Walid Balti dit :

    Actuellement chirurgien plastique esthétique, j’ai passé mon internat au CHU dans le service de la chirurgie plastique. Je suis parfaitement satisfait, j’ai appris plein de trucs, au début, ce stage me semblait inutile. Mais une fois j’ai achevé mon parcours d’étude, j’ai constaté l’utilité de ce stage sur divers plans et particulièrement au niveau de la prise en charge de mes patients.

  3. Marty Coogly dit :

    Très bon article plein de bon sens qui témoigne des incohérences des pouvoirs publics en matière de formation et notamment de formation médicale.
    Puissiez être vous entendu !

  4. Wackes Seppi dit :

    Je vous souhaite bon rétablissement, si ce n’est pas encore fait.

    À part ça, ah ! Franco et l’OK Jazz…

  5. bleu horizon dit :

    Prenons l’exemple de la suisse qui a decidé de réunir la médecine interne et la médecine générale en une spécialité la médecine interne générale.
    la formation dure 5ans , la maquette est un pur bonheur
    elle comprend:
    – 3 ans de médecine interne générale (formation de base)
    – 2 ans de modules individuels à choix visant à compléter la formation en vue du titre d’interniste hospitalier ou de médecin de famille (formation secondaire)

    la formationde base doit comprendre au moins deux ans de formation en médecine interne générale hospitalière et au moins six mois de médecine interne générale ambulatoire de préférence sous forme d’assistanat au cabinet médical

    la formation secondaire de deux ans dont la composition peut être choisie librement. Peuvent être validées les périodes de formation :
    – jusqu’à deux ans en médecine interne générale hospitalière et/ou ambulatoire.
    – jusqu’à 1 an de formation clinique dans une autre discipline spécifique

  6. de Toffol dit :

    Cher JD,
    Si cela peut te rassurer, ou t’inquiéter, le service de neurologie universitaire n’est plus non plus un terrain de stage validant pour la médecine générale, comme il l’a pourtant été pendant très longtemps. D’une part parce que les responsables de l’enseignement de médecine générale estiment que c’est devenu un service trop technique avec le développement de l’Unité Neuro Vasculaire, d’autre part parce qu’il existe une volonté de lutter contre le « CHUcentrisme » qui ne préparerait pas à l’exercice de la MG. Mon point de vue est que tout lieu où s’exerce la médecine sous quelque forme que ce soit est formateur à partir du moment où l’étudiant est curieux des autres et motivé. Mais c’est une vision probablement ringarde à une époque tout doit être formaté.
    BdT

    • docteurjd dit :

      Ça ne me rassure pas , au contraire. Je partage ton opinion sur l’importance d’être curieux et je ne suis pas certain qu’on batisse les terrains de stage en fonction d’une vraie étude sur les besoins.

  7. Sybille dit :

    Ce dont vous parlez bien aussi, c’est de l’importance des autres malades, de la solidarité des bras cassés que l’ont trouve dans ce genre de centres au long cours et qui manque tellement dans les grands monstres froids hospitaliers où il est à peine autorisé de papoter dans un coin de couloir.
    L’échange, le rire, etc. sont au moins aussi essentiels que les heures de rééducation.

  8. Pascal CHARBONNEL dit :

    Il me semble qu’il y a une erreur d’analyse sur les stages. Ces lieux sont bien sur très formateurs pour des médecins (et pas uniquement généralistes…)
    Mais ce ne sont pas des stages de médecine générale, discipline spécifique qui contient bien d’autres caractéristiques.
    Les internes ne faisant pour l’instant que six mois de médecine générale, il est logique que ces six mois soient effectués dans des lieux de formation au plus près de leur futur métier.

    • docteurjd dit :

      Mais peut-êtrefaut-il revoir la ventilation des stages ?dans la pratique quotidienne le MG aura des patients AVC vu le vieillissement de la population, mais aussi des prothèses d’épaule ou de genou. Des patients qui ne verront le neuro ou le chirurgienqje plusieurs mois après leur rééducation. Il ne me semble donc pas a erfant que leur interlocugeur privilégié puisse avoir observé comment on gérait ces patients.

  9. M.L. dit :

    Des intéressantes réflexions issues de votre séjour hospitalier, je retiens une observation un peu triste: il faut généralement qu’un médecin soit lui-même malade ou accompagnant de malade pour s’intéresser de très près au ressenti des patients.
    Ce n’est pas une critique, car tel a été aussi mon cas. On en sort très enrichi, mais c’est aussi l’occasion de réaliser combien on a pu passer durant de trop nombreuses années à côté de cette problématique. C’est l’occasion de réaliser la place essentielle des paramédicaux, et l’importance de l’entourage dans la vie des malades, c’est l’occasion de réaliser la dimension de la prise en charge médicale. De se souvenir qu’il y a un avant et un après une consultation. Et que la remise d’une ordonnance n’est pas synonyme de guérison.

  10. Merci pour cet article. Puissiez-vous être lu et entendu par ceux qui décident des créations de postes d’interne en médecine.

  11. DocArnica dit :

    Médecin généraliste aujourd’hui, j’ai fait il y a très longtemps mon premier stage d’interne en CHU dans un service de rééducation fonctionnelle. Ce stage m’a été extrêmement utile plus tard dans la prise en charge de mes patients handicapés aussi bien par un accident que par un AVC. Je n’avais pas eu vraiment le choix de ce stage et je n’ai jamais regretté mon passage de 6 mois là-bas.

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