Cancer/ASCO14 : Immunothérapie : l’espoir du permis de tuer

Le mot a été lâché à plusieurs reprises :’Révolution’. C’est ainsi que les spécialistes parlent de l’immunothérapie dans le traitement des cancers. Une révolution thérapeutique future mais une guerre économique bien réelle entre les laboratoires également.

Depuis quelques années l’avenir d’une partie des patients qui souffrent de mélanome métastatique, le cancer de la peau le plus redoutable, s’éclaire quelque peu.
Alors que leur espérance de vie se comptait en mois, désormais il n’est pas rare que même dans des formes très avancées, on rencontre des patients plusieurs années après le diagnostic.

Cette situation très étonnante on la doit à une approche nouvelle de la maladie cancéreuse : redonner aux cellules de défense leur rôle premier, c’est-à-dire tout faire pour tuer les cellules cancéreuses. Une mission qu’elles n’accomplissaient plus, à leur corps défendant toutefois.

Il faut dire que d’habitude notre système de défense ne fait pas dans la dentelle. Certains globules blancs, des lymphocytes, sont même baptisés ‘tueurs naturels’ ! Ils ont pour mission de ne laisser aucun élément étranger nous envahir. Dès qu’ils repèrent un ennemi, avec l’aide d’autres cellules de défense, les lymphocytes viennent le détruire.
Le seul moment de la vie où ils lèvent le pied c’est lors de la grossesse où se développe une ‘tolérance immunologique’.

Dame Nature a fait bien les choses qui a prévu les moyens de freiner les pulsions des cellules de défense en nous mettre, théoriquement, à l’abri de bavures.

 

DESSERRER LES FREINS

Il y a des ‘freins’ qui sont mis pour empêcher les lymphocytes d’attaquer leurs propres tissus. Ces freins sont des molécules protéiques comme CTLA-4 ou PD-1.

En leur présence, les lymphocytes perdent de leur agressivité.

Un avantage pour éviter la survenue de maladies auto-immunes, comme la sclérose en plaques, la polyarthrite rhumatoïde ou le diabète insulinodépendant par exemple.

Mais, comme dans toute médaille, il y a un avers et un revers.
La cellule cancéreuse sait, en effet, très bien tirer partie de ces freins et en joue pour échapper à l’agression des cellules de défense. ‘Je sais que tu es là pour tuer, mais sois sympa ne me touche pas.’ Pourrait être la nature du message envoyé.

Et pour lui donner plus de force, la cellule cancéreuse installe à sa surface ce qu’on appelle un ‘ligand’, PDL-1 qui va ‘accrocher’ les cellules tueuses et les amadouer.

Depuis quelques années, se développe donc une recherche dont le but est de lever ces freins et amener les cellules de défense à rejouer leur rôle.

Le premier de ces traitements a été l’ipilimumab, un anticorps anti CTLA-4. Largement utilisé dans les mélanomes métastatiques très avancés et inopérables, il a permis d’avoir des fontes de la masse tumorale assez spectaculaires au prix, cependant, d’effets secondaires plus ou moins sévères

Mais pourquoi attendre des stades très évolués pour tester les effets de ce produit ? C’est ce que se sont dit les promoteurs d’un essai international conduit par Alexander Eggermont, directeur général de l’Institut Gustave Roussy et spécialiste du mélanome.

Il a donc présenté une étude à Chicago dans laquelle l’ipilimumab a été utilisé en ‘adjuvant’ c’est-à-dire dans les suites de la chirurgie
Trois ans après initiation du traitement contre placebo, la proportion de patients qui n’avaient pas eu de récidives était de 46,5 % sous ipilimumab et de 34,8 % dans le groupe placebo

Au total donc l’ipilimumab a réduit de 25 % le risque de récidive.
Mais le prix à payer a été sévère puisque 52 % des patients ont quitté l’essai à cause des effets secondaires et cinq décès sont directement imputables au produit.

Il faudra donc revoir la question de la dose administrée et la gestion des effets indésirables dans des études ultérieures.

Une autre étude a associé ipilimumab à une autre molécule chargée de doper les cellules de défense, le Nivolumab, un anti PD-1.
Là encore les résultats sont prometteurs, avec des réductions des masses cancéreuses de plus de 80 % chez la majorité des patients, avec des effets qui durent pendant des mois après l’arrêt du traitement.
Mais la toxicité liée à l’association n’est pas anodine.
Enfin un troisième entrant, le Pembrolizumab, lui aussi anti PD-1 a été évalué dans un énorme essai de phase 1 sur 411 patients, une première en cancérologie
A un an, 71 % des patients étaient en vie et à ce jour, plus de la moitié sont toujours vivants, ce qui, répétons-le, aurait été inimaginable il y a encore dix ans.

Et le mélanome n’est pas la seule tumeur dans laquelle ces molécules sont testées. On commence à avoir des résultats intéressants dans les cancers du poumon, dans le cancer du rein et, plus récemment, dans le cancer de la vessie.
Des résultats préliminaires mais très encourageants car l’effet de ces médicaments semble se prolonger bien après l’arrêt du traitement, comme si les cellules de défenses avaient été ‘rééduquées’ et reprenaient leur cœur de métier : ‘tuer les cellules cancéreuses’ !

UNE BATAILLE SCIENTIFIQUE ET ECONOMIQUE

Aujourd’hui il y a près de 80 essais thérapeutiques prêts à débuter à travers le monde à base d’immunothérapies, anti CTLA-4, anti PD-1 et anti PDL-1
Ce sont 19000 patients qui seront ainsi enrôlés pour un coût estimé à un milliard d’euros, selon BusinessWeek.
Quatre laboratoires se disputant le marché : Astra-Zeneca, Roche, Merck et Bristol-Myers-Squibb.
Le marché est estimé à près de 25 milliards d’euros, ce qui explique les bagarres boursières et le Monopoly géant qui se joue sur ces promesses.

La question sera de savoir quel sera le retentissement de toutes ces manœuvres financières sur le coût de ces médicaments innovants.

Des médicaments qui aident les cellules à tuer pour guérir.

LIRE

Le résumé des études sur  abstracts.asco.org

Ipilimumab après chirurgie : LBA99008

Ipilimumab + Nivolumab: LBA9003

Pembrozumab : LBA9000

L’article de BusinessWeek

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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10 réponses à Cancer/ASCO14 : Immunothérapie : l’espoir du permis de tuer

  1. Martin dit :

    Bonjour docteur,

    Que pensez vous des techniques de thérapies à base de bicarbonate de soude pour soigner certains cancer?
    Selon certaines études dont celles du docteur Simoncini ce produit ferait tomber le masque de faux amis que porte la tumeur face aux globules blancs et ainsi les globules blanc pourrait plus facilement remarquer ces tumeurs et surtout les combattre.
    D’avance merci pour votre avis sur le sujet?

  2. Eliane dit :

    Bonjour Docteur,

    Vous parlez de médicament pour lever les freins de l’activité tueuse des lymphocytes. Mais ne pensez-vous pas que par une alimentation réfléchie on pourrait redonner du pouvoir aux lymphocytes. Et que pensez-vous des chimiothérapies qui abaissent le nombre de lymphocytes ? N’est-ce pas contradictoire ?
    Merci d’éclairer ma lanterne..
    Eliane

    • docteurjd dit :

      Je ne connais pas d’études montrant un effet de l’alimentation sur les lymphocytes très particuliers attaquant les tumeurs.
      La chimiothérapie abaisse les taux de globules blancs et donc de lymphocyted mais elle détruit les cellules tumorales surtout et avant tout.
      L’avenir dira quelle sera la place de l’immunothérapie

  3. Noémie13 dit :

    Bonjour Docteur JD, je suis une future étudiante actuellement en terminale et je souhaiterais vraiment en apprendre davantage sur les études qui peuvent mener a être coach sportif dans le secteur des personnes atteintes par le cancer. Avez vous un site avec les parcours conseillés ? Existe-t-il une école ?
    J’attend votre réponse avec impatience,
    Cordialement, Noemie13

  4. Fleuri dit :

    Bonjour Docteur Flaysakier,

    J’ai le plaisir de vous écrire afin de vous demander conseil. J’ai une amie de 60 ans qui se bat depuis 2 ans contre un cancer des ovaires décelé trop tardivement pour permettre une opération.
    Alors elle subit des séances de chimio qui stabilise durant 6 mois sa maladie, puis le cancer repart. Il irradie plus haut dans la cage thoracique sous forme d’œdème: eau dans la plèvre nécessitant des ponctions afin que les poumons soient moins compressés (essoufflement) ainsi qu’un début d’ossification à divers endroits (divers organes je crois).
    Actuellement les docteurs lui proposent un nouveau protocole essayant les nouveaux médicaments dont votre article relate(Ipilimumab). Mais son médecin traitant lui déconseille à cause des effets secondaires délétères. Et les espoirs de mon amie disparaissent.
    Ses cellules de défense pourraient retrouver le pouvoir de tuer les cellules cancéreuses?!
    Que faire? Avec quel médicament? Ne devrait elle pas prendre ces nouveaux médicaments?

    J’attends beaucoup après votre réponse docteur,
    D’avance, en vous remerciant vraiment
    Cordialement, S.Fleuri

    • docteurjd dit :

      Je ne donne aucun avis personnel sur ce blog. Mais de façon plus générale, les spécialistes qui suivent votre amie veulent lui proposer un protocole thérapeutique. A cette occasion ils lui fourniront toutes les informations nécessaires sur les risques liés à ce médicament.
      C’est à elle de décider en toute connaissance de cause.

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