Médicaments peu efficaces : quand les sociétés ‘savantes’ se comportent de façon un peu bête.

On attend des sociétés savantes qu’elles éclairent la pratique de la médecine grâce à des recommandations basées sur l’état actuel des connaissances.
Cet objectif théorique a parfois bien du mal à se réaliser, surtout quand divers intérêts entrent en ligne de compte comme le montre cette analyse italienne sur un médicament français, la dronedarone.

C’était un médicament très attendu, espéré même. La dronédarone est ce qu’on appelle un anti-arythmique. Destinée aux personnes qui souffrent d’un trouble du rythme appelé ‘fibrillation auriculaire ‘ou ‘atriale’(FA), la dronedarone (MULTAQ) était censée remplacer l’amiodarone, un très vieux médicament. Vieux, certes, mais terriblement efficace au point d’être ‘redécouvert’ par les américains plusieurs années après ses débuts français et européens.

Mais l’amiodarone (Cordarone) a un inconvénient : la présence d’iode dans sa composition.
Et l’iode qui s’accumule dans l’organisme ce n’est pas idéal pour la thyroïde.
Or, la dronédarone ne contient pas d’iode, d’où cette attente de la part des spécialistes et des patients.

Làs ! La molécule tant désirée n’a pas tenue ses promesses, loin, très loin de là. Elle a même donné globalement des résultats en deçà de ceux obtenus avec l’amiodarone, souvent eu prix d’effets indésirables plus fréquents et plus sévères.

Le résultat de tout cela c’est qu’après un avis de la Haute Autorité de Santé révisant les performances de la molécule, la dronedarone n’est, aujourd’hui plus remboursée. Une décision qui pèse très lourd sur le sort d’un médicament dans notre système de santé.

Fin de l’histoire pour le Multaq ? Et bien non, tout au contraire comme le montre une analyse de chercheurs italiens publiée dans ‘Jama Internal Medicine’
Ces chercheurs ont utilisé un système d’évaluation destiné à mesurer de la façon la plus en rapport avec la réalité les actions d’un médicament.

Petit rappel préliminaire : en 2006 Sanofi s’est vu opposer un refus d’autorisation sur le marché par la FDA aux Etats-Unis. La même année, le laboratoire retira sa demande d’enregistrement auprès de l’Agence Européenne du Médicament, EMA.
C’est en 2009 que les deux agences donnèrent le feu vert au Multaq à la lumière de nouveaux essais cliniques qui, pour autant, ne faisaient pas du Multaq le remplaçant incontestable et incontesté de la Cordarone.

Nous en arrivons donc aux fameux ‘guidelines’, les recommandations édictées par des sociétés savantes.

Les auteurs italiens se sont intéressés à trois d’entre elles :
L’American Heart Association ou AHA
La European Society of Cardiology ou ESC
La Canadian Cardiovascular Society ou CCS

Les trois sociétés savantes ont inclus l’utilisation possible de la dronedarone comme possible prévention en première ligne de la récidive d’épisodes paroxystiques de fibrillation atriale. Cela fut fait en 2010 pour les recommandations de l’ESC et de la CCS, en 2011 pour l’AHA.

Mais en 2012, les agences sanitaires tirent la sonnette d’alarme : dans la fibrillation atriale persistante, la dronédarone provoque plus de décès, d’AVC et d’aggravation de défaillance cardiaque que le placebo auquel elle est comparée dans un essai clinique baptisé PALLAS.

Les Européens et les Canadiens mettent à jour leurs recommandations et la dronédarone n’est plus proposée comme médicament de contrôle de la fréquence cardiaque. Mais elle reste préconisée dans la prévention de la récidive des accès paroxystiques de FA.

Les américains, eux, ne changent rien à leurs recommandations de 2011.

Les auteurs italiens de l’analyse ont défini huit critères pour mesurer l’efficacité et la qualité du traitement par la dronédarone

Sur les huit critères de qualité, cinq ont été partiellement ou totalement remplis par les recommandations des trois sociétés savantes.

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La conclusion des auteurs italiens de l’analyse c’est que la dronedarone n’a aucune supériorité vis-à-vis de l’amiodarone et, en revanche, la molécule pose beaucoup plus de problèmes de sécurité que la ‘vieille dame’.

Et ces éléments étaient déjà perceptibles et prévisibles bien avant les résultats de l’essai PALLAS en 2012 et les mises en garde des agences sanitaires.

Tous ces éléments n’ont cependant pas empêché les trois sociétés savantes de préconiser le recours à la dronédarone alors que les critères de qualité n’étaient quasiment pas remplis.

Et ils évoquent également les liens d’intérêt entre les membres des différents panels et le fabricant français de la dronedarone, Sanofi.
Ils ont constaté que de tels liens existaient chez 33% du panel américain, 56 % du panel canadien et 40 % du panel européen dont le président de ce panel.

Ces relations ne veulent pas dire qu’il y a forcément compromission mais il faut avouer que cela n’est pas très sain. On a vu, chez nous, des spécialistes maintenir leur promotion de la dronedarone quasiment jusqu’au bout alors que s’accumulaient les preuves des effets négatifs de ce produit.

Saluons au passage le courage de la revue ‘Jama Internal Medicine’ qui, comme tous les grands journaux médicaux comporte des pages de publicité de l’industrie pharmaceutique mais qui, néanmoins, n’hésite pas à publier cette analyse critique.

Les sociétés savantes gagneraient certainement en visibilité et en crédibilité si elles réussissaient à faire comprendre à leurs généreux sponsors qu’elles ne sont pas leurs affidés ou leurs employés.

Tout le monde, médecins, patients, pouvoirs publics, aurait à y gagner.

 

Référence de l’étude :
Primano Iannone et al.
Dronedarone for Atrial Fibrillation .The Limited Reliability of Clinical Practice Guidelines
JAMA Intern Med. doi:10.1001/jamainternmed.2013.14485 Published online February 17, 2014.

Avis de la Haute Autorité de Santé sur le MULTAQ 

 

 

 

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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1 réponse à Médicaments peu efficaces : quand les sociétés ‘savantes’ se comportent de façon un peu bête.

  1. chaillou dit :

    Bonsoir Docteur, article très intéressant j ai eu pris ce médicament et j ai eu tous les effets secondaires.

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