Cœur artificiel : la fuite médiatique, les plombiers et le dernier des mandarins.

La couverture médiatique de la pose du premier cœur artificiel Carmat ne s’est apparemment passée comme l’avaient prévu les différentes partie prenantes de l’aventure. Petite tentative d’explication.

A quatre-vingts ans, le professeur Alain Carpentier, père du premier cœur artificiel digne de ce nom, reste un infatigable travailleur et un critique féroce sans oublier ce côté ‘mandarin’ qui caractérisait les grands de la médecine il y a encore vingt ans. Des mandarins dont la gloire le devait plus à leur savoir et à leur technique qu’au nombre de leurs passages télévisés.

Alain Carpentier donc a du mal à comprendre toute l’agitation qui a débuté le 20 décembre 2013, à peine deux jours après la pose du cœur artificiel Carmat, dont il fut à l’origine. ‘ On aurait du attendre au moins une dizaine de jours, que le malade sorte de réanimation au moins’ dit le chirurgien qui a toujours son bureau à l’hôpital.

On ne peut que souscrire à cette logique au plan purement médical. Rien n’est en effet plus aléatoire que la situation des toutes premières heures suivant une lourde intervention comme celle qui a mené un septuagénaire au cœur incapable de pomper le sang sans aide de dobutamine et autres drogues, à entrer de plain-pied dans l’histoire de la médecine du XXIème siècle.

Mais les choses sont ainsi faites aujourd’hui qu’il pouvait difficilement en être autrement.

Il y a d’abord la question du secret médical. Il est théoriquement fait pour protéger le malade et ne doit pas être rompu. Mais il y a beaucoup de monde dans un bloc opératoire, encore plus de monde dans un service de réanimation et toujours plus au sein de l’hôpital.

Imaginer que chacune et chacun jouera selon les règles est un pari risqué ! Il y a des gens qui parlent à un ou une amie journaliste, d’autres juste à des amis mais suffisamment fort pour que des oreilles indiscrètes écoutent. Il y a aussi, parfois, des secrets qui se monnayent d’une façon ou d’une autre et ce ne sont pas les plus petits salaires qui craquent à la tentation

Très vite, dans notre affaire, l’existence d’une fuite potentielle a été identifiée. Pas sur le cœur mais sur le secret !
Un membre du personnel s’est semble t-il ouvert à une amie journaliste. On peut imaginer que les questions posées aux médecins ou à l’administration hospitalière ont éveillé les soupçons.

Visiblement, dehors on savait !

Le problème c’est que Carmat, fabricant de la bioprothèse est une société cotée en Bourse et que rien ne fait mieux varier le cours d’une action qu’une rumeur bien étayée.

Et quand une action bouge de façon importante, à la baisse ou à la hausse, cela attire l’attention du ‘gendarme de la Bourse’ qui suspecte un délit d’initiés.
C’est-à-dire que des personnes ont pu bénéficier d’informations confidentielles pour gagner de l’argent ou éviter d’en perdre.

Les dirigeants des sociétés cotées en Bourse craignent plus que tout ces suspicions de délits d’initiés qui conduisent à des sanctions financières et pénales.
Aux Etats-Unis, les peines prononcées sont lourdes, parfois plusieurs années d’emprisonnement.
A partir donc du moment où la certitude de la fuite était établie, les équipes médicales et la société Carmat n’avaient donc plus vraiment le choix : il fallait parler. Ce que fit Carmat, à la clôture des marchés financiers comme le veut la règle.
Cela évitait en effet des manipulations de cours entre la clôture le vendredi et l’ouverture le lundi suivant.

Petite anecdote en passant : En 1998, Gina Kolata, journaliste spécialisée en sciences et médecine au New York Times publie un article sur les travaux d’un médecin et chercheur de Harvard, à Boston. Judah Folkman, le chercheur en question, a une hypothèse concernant le cancer qui est révolutionnaire. Il dit que les tumeurs sont capables d’entrainer la fabrication de nouveaux vaisseaux sanguins afin d’être mieux nourries et de pouvoir étendre leur domaine grâce aux métastases.

Il a découvert, chez la souris, deux substances, capables dit-il de freiner la pousse de ces vaisseaux et, partant, de détruire la tumeur par asphyxie.
Ses travaux sont relayés par une petite société de biotechnologie, Entremed.

L’article de Kolata, qui ne s’appuie sur aucune publication scientifique récente de Folkman, parait le samedi. La veille, le titre Entremed a clôturé à 7 dollars.

Le lundi matin, à l’ouverture de Wall Street, l’action est à 84 dollars !
En un week-end, certains ont vu leur mise multipliée par 12.
De rapides prises de bénéfices s’en suivront et l’action redescendra vers des cours très inférieurs.

Pour en revenir à notre cœur artificiel, voila donc en partie, les raisons qui ont fait que la prudence que justifie une telle nouveauté chirurgicale a été quelque peu battue en brèche.

Mais les choses se sont calmées car le Pr. Carpentier a repris la main ! Alors que l’homme est retraité, qu’il n’a plus aucune fonction officielle au sein de l’hôpital, sa seule autorité et le respect que lui témoignent les équipes administratives et médicales font que c’est lui, désormais, qui gère la situation !

Il a donc décidé que c’en était, pour l’instant, fini des caméras et des journalistes dans le service de réanimation où séjourne le patient. Personne ne parlera sans son accord, lui-même étant très en retrait.

Il a même interdit l’accès du service à un membre très haut placé de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, par ailleurs élu de la nation !

Tout est verrouillé, du moins théoriquement.
On revient aux méthodes à l’ancienne. Le ‘patron’ est de retour !

C’est vrai que cette situation me dérange un peu en tant que journaliste mais que je l’approuve pleinement en tant que médecin !

 

 

 

PS : Au passage, je fais remarquer qu’Alain Carpentier a quitté ses fonctions lorsque l’age de la retraite est venu. Il a formé des élèves qui lui ont succédé. Il a continué  inlassablement, depuis, à travailler pour ce qui est l’oeuvre de sa vie. Il n’a pas crié au scandale, ne s’est pas exilé aux Etats-Unis ni joué sur la ‘fuite des cerveaux’. Un grand ‘Monsieur’

À propos de docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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5 réponses à Cœur artificiel : la fuite médiatique, les plombiers et le dernier des mandarins.

  1. Rasbima dit :

    Tout d’abord merci pour votre blog aussi instructif que passionnant. Et merci de nous faire partager votre admiration pour cet homme d’exception qu’est le Professeur Carpentier.

    Dans vos deux billets sur le cœur artificiel vous ne citez jamais le Pr Fabiani. Pas plus d’ailleurs qu’il n’est cité comme ayant opéré le patientdans d’autres articles de presse. C’est à n’y rien comprendre, puisque dans la lettre de félicitation adressée par le Président de la République à la société Carmat, il est marqué : « l’invention des professeurs Fabiani, Latrémouille et Duveau ».

    Si dans les faits, le Pr Fabiani n’a pas pratiqué la greffe, pourquoi est-il cité (non pas comme chef du service où l’intervention a été pratiquée mais bien comme ayant pratiqué l’intervention) devant les professeurs Latrémouille et Duveau qui, eux, ont effectivement opéré ? Tout ceci n’est pas très compréhensible pour le lecteur lambda. Pourriez-vous m’éclairer ?

    • docteurjd dit :

      En ce qui me concerne aucun ostracisme ! Le Pr fabiani est quelqu’un que je respecte. mais l’intervention a été faite par le Pr Latremouille avec le Pr Daniel Duveau, donc je n’ai cité qu’eux.

      • Rasbima dit :

        Pardon si ma formulation a pu, ne serait-est qu’un instant, vous donner à penser que j’imaginais que vous puissiez fait preuve d’ostracisme. Bien au contraire ! Et c’est justement pourquoi je vous ai posé la question sachant que vous y répondriez en toute impartialité. J’avais donc bien compris et c’est le binôme Latrémouille-Duveau qui a réalisé cette première. Alors sans doute une erreur se sera glissée lors de la rédaction du communiqué du Ministère de la Santé, puis de la lettre de félicitation émanant de la Présidence. Maintenant ce qui appartient à César est rendu à César. Du moins dans mon esprit. Merci encore pour la qualité des informations que vous nous délivrez.

  2. Marc Prud'homme dit :

    Il a même interdit l’accès du service à un membre très haut placé de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris, par ailleurs élu de la nation !

    Cette personne aurait-elle un frère lui-même très haut placé?

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