Quand on compare des médicaments au MEDIATOR à tort.

Le monde médiatique a un côté pavlovien. Certains mots font ‘tilt’, déclenchent des réflexes, font saliver, excitent, emballent, augmentent la fréquence cardiaque, dilatent les pupilles.
Surtout et avant tout si ces mots sont dans le titre de ‘une’ de journaux comme ‘le parisien’ sur lequel les rédacteurs en chef des médias audiovisuels fondent comme la vérole sur le bas-clergé, selon l’expression consacrée.

C’est le mot magique, la clé qui ouvre la porte des journaux et des sites web : ‘le nouveau Médiator’. Patatras ! Badaboum ! Tiens, prends ça ! L’anathème suprême, l’insulte majeure, l’argument définitif, le ‘Knock out’, en franglais le KO.

C’est cet argument qu’avec une maladresse un syndicat médical a cru bon utiliser récemment, le SJBM, qui regroupe les jeunes biologistes, ces médecins et pharmaciens qui veillent sur notre santé grâce aux divers examens biologiques et anatomopathologiques réalisés quotidiennement.

La cause de l’ire de ces jeunes pousses : les nouveaux médicaments anticoagulants, ce qu’on désigne sous l’acronyme de NACO.
Ces médicaments sont principalement prescrits chez des patients à risque de faire un AVC, principalement chez celles et ceux qui souffrent d’un trouble du rythme cardiaque appelé ACFA ou ‘arythmie complète par fibrillation atriale’.
Ces molécules sont censées prévenir la formation de caillots sanguins dans le cœur, caillots qui peuvent ensuite migrer vers le cerveau et créer un accident vasculaire cérébral.

Il existe déjà de tels produits, mais déjà anciens et reposant sur un mode d’action moins sophistiqué. On les appelle les AVK, anti-vitamine K, les plus prescrits étant le Previscan, le Sintrom et la Coumadine.

Ces médicaments AVK ont quelques inconvénients, notamment le fait que leur action peut être modifiée par l’alimentation. Prendre ces produits impose donc des prises de sang régulières pour vérifier leur efficacité qui se mesure par un test dit INR, qui doit être compris entre 2 et 3.

Un abus de salade de tomates, une potée aux choux, une cure de laitue et vous risquez de voir votre INR descendre sous le 2 fatidique, l’anticoagulation n’étant plus, dans ce cas, considérée comme efficace.

Avec les NACO, tomates, laitues, avocat et chou peuvent revenir sur la table. Le mécanisme d’action de ces nouvelles molécules n’a rien à voir avec la vitamine K.
Autre avantage théorique : plus besoin de faire la prise de sang régulière pour doser l’INR.

On prend une dose fixe d’une des nouvelles spécialités proposées et on est, théoriquement, aussi bien protégé qu’avec les AVK.

PRESCRIPTIONS HORS LES CLOUS

Mais alors qu’est-ce qui a pu mettre en colère à ce point les jeunes biologistes comme on pourra le lire ICI ?
Pourquoi comparer ces molécules, fruits de longues recherches, au Médiator, médicament mineur, coupe-faim masqué et de peu d’intérêt dans la prise en charge des patients diabétiques ?

Les NACO posent une série de problèmes, le premier d’entre eux est qu’il n’existe pas d’antidote en cas de surdosage ou de besoin urgent de contrecarrer leurs effets, en cas d’hémorragie par exemple ou de nécessité de chirurgie en urgence.
La différence avec les AVK c’est que pour ces derniers, l’utilisation de Vitamine K peut contrecarrer les effets anticoagulants dans une certaine mesure.

L’autre problème c’est la façon dont ces nouveaux médicaments sont prescrits. Trop souvent, au moins dans 20 % des cas laissent supposer certaines données, les prescripteurs ne respectent pas les contre-indications, notamment celles concernant la fonction d’épuration du rein et l’âge des patients.
Ce non respect est à l’origine d’un certain nombre d’accidents entrainant des hospitalisations pour des hémorragies.

Enfin ils sont chers, cinq fois le prix des AVK classiques pour une amélioration du service médical rendu quasiment nulle.

En résumé : efficaces mais pas vraiment plus que les AVK, plus chers, et pas d’antidote, du moins pas encore.

Cela en fait-il pour autant des émules du Médiator ? Sûrement pas et le syndicat des jeunes biologistes a commis là une faute de communication qui est particulièrement ennuyeuse car elle affole inutilement les patients comme le raconte fort bien le Dr Jean-Marie Vailloud sur son blog, article particulièrement instructif.
On pourra aussi lire la réponse qu’a faite le Pr David Smadja, spécialiste de l’hémostase au texte des biologistes.

La morale de tout cela c’est que quand on est un professionnel de santé on a le droit et le devoir de tirer le signal d’alarme quand on constate qu’il se passe des choses qui peuvent être, à terme, néfastes pour les patients.
Attirer l’attention sur des prescriptions ‘hors les clous’ est parfaitement du rôle des jeunes biologistes.

Mais en forçant le trait à outrance, ils prennent le risque de voir leur action laisser penser à une revendication avec arrière-pensée, en clair ‘on va moins faire d’INR’.

Il est évident que ce n’était pas leur but et que ce qu’ils constatent comme inconvénients avec les NACO est rapporté aussi par les médecins de famille, les anesthésistes-réanimateurs et les agences sanitaires.

Mais là, à cause du mot ‘Médiator’ l’alerte peut créer la panique et, en fin de course, c’est le patient qui peut en payer le prix.

Et à ceux qui estiment que c’est accessoire par rapport au message d’alerte lancé, je signale que l’abandon du traitement sans retour aux AVK peut avoir des conséquences non négligeables.

L’information qui, de toutes façons, atteindra les patients, ne doit pas générer une prise de risque inutile et doit être autant que faire se peut mesurée et non paniquante. Et je reconnais humblement que les medias font, dans ce domaine, souvent pire que les jeunes biologistes !

L’AVANT-MEDIATOR

Fut un temps déjà un peu ancien où le mot magique pour déclencher l’éruption médiatique était ‘sang contaminé’. prenons un exemple réel : un médicament anticancéreux était autorisé, voici quelques longues années, en deuxième ligne de traitement seulement, c’est-à-dire après échec du traitement communément administré d’emblée.

Deuxième ligne c’est bien, mais beaucoup moins bien que première ligne quand vous êtes le fabricant du produit et que vous voyez le marché potentiel.
Il y a donc deux solutions : soit vous attendez les résultats d’essais cliniques rigoureux prouvant l’intérêt de votre produit en première ligne, soit vous essayez de forcer un peu la main des autorités sanitaires en utilisant des essais partiels.

Scientifiquement, la première solution est la meilleure, mais elle consomme beaucoup de temps et d’argent et comme votre compagnie n’a pas été créée dans le cadre de la loi 1901 régissant les associations à but non lucratif vous n’allez pas attendre indéfiniment.

L’autre solution est plus risquée mais peut être plus rentable. Nous sommes à la fin des années 90 je vous le rappelle. La France a connu les procès relatifs à l’affaire dite du ‘sang contaminé’ c’est-à-dire la contamination par le virus VIH de 1200 hémophiles, comme d’autres pays à travers le monde, et de 6000 transfusés, un chiffre spécifique à la France.

Fin de la digression. Vous êtes donc en possession de cet anticancéreux et vous voulez en vendre plus. A l’époque, le laboratoire en question loua les services d’une agence de relations publiques particulièrement efficace et qui connaissait bien le monde du journalisme ‘santé’ et ‘infos génés’ comme on dit.

Des coups de fils, sur les fixes à l’époque, et sur le ton de la confidence on vous expliquait le drame de ces femmes françaises privées d’une molécule d’exception à cause, évidemment, d’une administration jugée aussi tatillonne qu’incompétente. Et c’est là que la voix lâchait la bombe : ‘on n’est pas loin d’une nouvelle affaire du sang contaminé’, disait l’interlocutrice.

Cette phrase était censée, telle la clochette du chien de Pavlov, déclencher chez le journaliste à l’autre bout du fil une salivation et un besoin irrépressible de monter au créneau pour éviter ce nouveau drame sanitaire et dénoncer, en journaliste d’investigation temporaire, l’incurie officielle supposée.

Pour une fois, il faut reconnaître que l’opération d’intoxication ne porta pas ses fruits, sans doute reléguée en deuxième ou troisième position par un lobbyiste plus malin.

 

A LIRE :
Le communiqué du SJBM
La réponse du Pr David Smadja

Le texte du Dr jean Marie Vailloud sur son blog ‘Grange Blanche’

 

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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5 réponses à Quand on compare des médicaments au MEDIATOR à tort.

  1. Alain Robichon dit :

    Homme de 65 ans souffrant d’une ostéoporose très sévère.J’ai perdu plus de douze cms en hauteur et vit avec une bonne dizaine de tassements vertébraux.Totalement scandalisé par l’interdiction sans appel du tétrazépam (3,5 Euros) qui m’est indispensable en cas de crise douloureuse

  2. Ducret dit :

    Cher confrère
    C’est bien de relativiser par rapport à d’autres scandales sanitaires de véritable ampleur. Dans jeunes biologistes, il y a jeunes… et j’ai l’impression que tout le monde a envie de devenir lanceur d’alerte… Par ailleurs, je regrette un peu que vous n’ayez pris la peine de citer le labo en question détenant cet anticancéreux. J’ai subitement comme un doute. Vous, si prolixe et si direct, vous prenez garde à ne pas le citer… Oui j’ai comme un gros doute…
    Bien cordialement

  3. l’affaire médiator est bien spécifique et ne doit pas être comparée à celle des NAC. Les femmes de mon canton s’en gavaient pour maigrir et ce n’était sûrement pas l’indication!

    Je ne vois pas d’équivalent dans le passé, même l’isoméride avait mention coupe-faim.

  4. B de Toffol dit :

    L’outrance génère des réactions, c’est la raison pour laquelle elle est utilisée pour se faire entendre. Pas sûr que JD aurait réagi à un communiqué anodin, mais qui sait? Nous vivons depuis un certain temps déjà au sein d’un monde outré de tous côtés, ce qui relativise paradoxalement les effets à craindre de l’outrance. Il n’y a pas de soins possibles sans confiance entre un malade et un médecin et la confiance, quand elle est installée, est une antidote puissante contre l’outrance. Pour l’instant, cardiologues, neurologues et spécialistes de l’hémostase discutent du rapport bénéfice/risque des NACO vs AVK. Il faut un peu plus de recul clinique pour pouvoir juger valablement de la situation, plus d’effectifs, plus de durée de suivi, plus d’analyse des conséquences d’un saignement quand il se produit. Ce cheminement va se faire sereinement dans l’outrance.

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