La fin du blog santé du Wall Street Journal : un mal pour un bien ?

La fin d’un blog est toujours un moment un peu pénible, à la fois pour celle ou celui qui le tenait et pour les lecteurs qui y avaient leurs habitudes.

C’est un peu idiot à dire mais la fin annoncée du blog santé du Wall Street Journal m’a un peu peiné ! D’abord parce qu’il était né en 2007, quelque temps avant que je prenne en charge le blog santé de France 2. Et je le lisais régulièrement pour voir comment on faisait ce genre d’exercice tout nouveau pour moi.

Ensuite parce que le WSJ est un journal de référence en matière de santé. Ne croyez pas que j’ai abusé de substances illicites en écrivant ces lignes. Vous allez me dire que le WSJ est un journal économique et financier, et vous avez raison.
Mais, comme le New-York Times ou Bloomberg BusinessWeek par exemple, ces journaux ont, en matière de santé et plus particulièrement sur ce qui touche au médicament et aux biotechnologies, des informations de premier ordre.

On ne joue pas avec l’argent des investisseurs et le WSJ a donc l’obligation d’être très rigoureux !

La création du blog du WSJ n’était pas une façon supplémentaire de remplir de l’espace. Son créateur Scott Henley et son premier ‘teneur’ Jacob Goldstein sont deux journalistes de très grand talent.
J’ai pu apprécier leur talent, leur ténacité et leurs connaissances des questions médicales vues sous l’angle économiques lors de congrès et conférences dont nous assurions la couverture.

Au début, le blog avait carte blanche. Il n’était pas un appendice du WSJ, mais une entité en soi dans ce monde du multimédia. Goldstein avait pour mission de dire, notamment, ce que le journal ne pouvait pas toujours se permettre d’imprimer. Des analyses parfois sévères mais toujours argumentées sur des résultats d’essais cliniques ou des campagnes de lobbying chargées de faire croire que des mouvements ‘spontanés’ de femmes, par exemple, se battaient pour la généralisation d’un vaccin contre le papillomavirus.

Mais avec le temps, les choses ont quelque peu changé. Goldstein et Henley sont partis sous d’autres cieux et le blog est devenu plus ‘conventionnel’, moins attractif, moins respecté aussi. On y a vu fleurir des ‘brèves’, ces informations courtes au sujet de tel ou, tel développement en biotechnologie, mais plus l’analyse et le commentaire que méritaient ces développements par exemple.

Et ce qui devait arriver arriva. Il y a quelques jours, le WSJ a annoncé la fin du blog. 
Et c’est un peu comme un pote qu’on va perdre de vue. Un précurseur, un ton, un style qui se remplacent difficilement

Comme le soulignait récemment Jean-Marie Vailloud sur son blog , il existe plusieurs blogs de la veine de celui du WSJ désormais, avec une vision critique de l’industrie pharmaceutique et du rôle des agences sanitaires.

Ce n’est pas un exercice facile, surtout quand vous êtes rattaché à un média. D’un côté il y a ce formidable espace de liberté professionnelle que peut être un blog. On y écrit ce qu’on n’a pas pu toujours écrire, raconter ou montrer ailleurs. Faute de temps, ou faute d’intérêt de la hiérarchie de votre rédaction pour quelque chose qui vous semble important, que ce soit une étude scientifique, un essai clinique ou une décision politique avec des implications sanitaires.
Etre adossé à un support professionnel est un gros avantage car vous profitez de la notoriété du titre et vous devenez ‘visible’ rapidement. A vous ensuite d’entretenir la flamme pour vous élever encore plus.
Petit exemple personnel : de 2007 à 2011 je me suis occupé du blog santé de la rédaction de France 2. Ce blog tournait à environ mille à mille cinq cents visites quotidiennes, avec des pointes = sept ou huit mille connexions.

En 2011 j’ai choisi de voler de mes propres ailes et de créer le blog actuel. Le prix de la liberté c’est une audience divisée par huit !

Mais tenir un blog sur un support de son media n’est pas non plus simple. Il faut ‘nourrir la bête’, ce qui paraît logique. Le site ne doit pas rester en déshérence. Et quand, après une longue journée, il faut encore emplir une case, à charge d’emploi bien sûr, la journée paraît très longue.

Et puis il y a une forme d’autocensure plus ou moins consciente, parce que, justement, vous n’êtes pas tout à fait chez vous et que ce que vous écrivez peut engager votre titre.

Je me suis toujours refusé à ‘éditorialiser’ c’est-à-dire à donner mon opinion sur les sujets que je traitais sur le blog de France 2. A quelques exceptions près mais lorsque le sujet traitait par exemple d’une information ne correspondant pas aux critères de la communication scientifique mais plutôt au marketing.

Mais en se laissant aller à régler des comptes ou à être vulnérable sur certaines informations, on se retrouve en porte-à-faux vis-à-vis de son employeur qui pourra ne pas apprécier le retentissement éventuel d’une campagne négative.

L’exercice est donc loin d’être simple et la lassitude peut s’installer peu à peu en raison des diverses contraintes qui s’accumulent.
La matière est aride et il est bien difficile de la rendre aussi attrayante, passionnante, souvent bouleversante, qu’un billet écrit par les talentueux médecins et professionnels de santé qui occupent cet espace aujourd’hui avec leur vécu de consultation ou de rencontres.

Narrer un essai clinique ou une évaluation d’un test de dépistage permet rarement les envolées lyriques. Mais le blog santé d’un média  n’est pas une publication scientifique et il peut laisser un peu de place à un certain style d’écriture

L’idéal ce pourrait être d’avoir une équipe, une mini-rédaction bis qui permettrait une sorte de rotation.
Mais un blog c’est un style, une ‘patte’ et ne pas retrouver en permanence une certaine touche peut aussi décourager le lecteur.

Naviguer entre information et humeur est quelque peu inconfortable pour un journaliste, sauf pour quelques brillants éditorialistes, sortes de ‘4×4 de l’info’ qui savent tout sur tout et ont un avis arrêté d’autant plus que le sujet leur est étranger.

Des blogs indépendants ou gérés par des associations bien informés, bien écrits, ouverts, pas sectaires sont essentiels dans le monde de l’information santé.
La disparition du blog du WSJ sera peut-être une façon de donner envie à d’autres de relever le défi.
Un mal pour un bien.

 

 

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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1 réponse à La fin du blog santé du Wall Street Journal : un mal pour un bien ?

  1. de Toffol dit :

    L’indépendance d’une part et la variété des points de vue sur une information médicale (ou autre) sont essentielles. Elles permettent de mettre une info en perspective et de faire partager un sentiment d’humilité à l’égard de la connaissance. Le fait qu’un blog tel que celui-ci soit lu et alimenté aussi bien par des patients que des professionnels est un atout parce qu’il illustre la divergence structurelle qui fonde la relation entre un médecin et un patient. Du côté du patient, l’intérêt est souvent la conséquence d’une inquiétude en rapport avec la confrontation personnelle ou familiale avec une maladie, qui privilégie la réaction émotionnelle. Du côté du professionnel, il est toujours bon qu’un point de vue différent interroge les certitudes et les habitudes de pensée et fasse réfléchir. Les relations dialectiques entretenues par ces deux points de vue sont pédagogiques: que demander de plus? S’investir dans un blog tel que celui-ci est donc un travail d’intérêt général utile au citoyen et à la démocratie et il faut résolument continuer. Les blogs sérieux fabriquent de la liberté. C’est important.

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