La santé de Jacques Chirac : glosons sur l’anosognosie

L’opinion aura eu à connaître par deux fois des documents médicaux relatifs à Jacques Chirac. Des textes pour dire et ne pas dire.

Commençons par le dernier en date, le rapport demandé par la famille au Pr. Olivier Lyon-Caen.
Le Pr Lyon-Caen est un grand nom de la neurologie, dans la droite ligne de cette école française  dont l’importance se mesure au nombre de maladies portant le nom de leurs découvreurs.

Dans son rapport, fait à la demande de la famille et qui, rappelons-le n’engage en rien le tribunal, le spécialiste décrit l’état du célèbre justiciable.

Il faut souligner, comme l’ont fait divers intervenants médicaux, que le neurologue n’a pas posé de diagnostic définitif, même s’il en a un en tête. Il a mentionné un symptôme précis, l’anosognosie.

Pour les réfractaires à Wikipedia ou au grec ancien, ce mot se compose du ‘a’ privatif, de ‘nosos’ la maladie et ‘gnosein’, connaître.
Ce trouble se rencontre lors d’atteintes cérébrales, mais ne signe absolument pas la maladie d’Alzheimer.

Les personnes atteintes de ce symptôme d’anosognosie ignorent donc les conséquences de certains troubles les affectant. Le plus classique est la négation des troubles de la mémoire, mais il y a d’autres manifestations également, comme le fait d’ignorer une partie de son corps, ce qu’on nomme une hem asomatognosie.

Ce type de comportement n’est pas obligatoirement définitif. S’il survient dans le cas d’un accident vasculaire cérébral (AVC) par exemple, ce trouble peut parfaitement régresser
J’ai été témoin de ce fait avec ma propre mère victime d’un AVC lié à un caillot dans l’artère sylvienne gauche et qui, pendant des semaines, ignorait qu’elle avait une main droite. Le trouble a totalement disparu.

Le  raccourci médiatique qui veut qu’altération des fonctions supérieures égale maladie d’Alzheimer est parfaitement erroné. Il existe d’autres formes de démences, ce mot étant pris au sens médical du terme c’est-à-dire une altération progressive des fonctions intellectuelles et cognitives

C’est le cas des démences vasculaires dans lesquelles les lésions sont différentes des lésions caractéristiques de la maladie d’Alzheimer, c’est-à-dire la présence de plaques et de dépôts de substance beta-amyloïde.

On ne sait pas quel est le diagnostic auquel est parvenu le neurologue mandaté par la famille. On sait cependant que l’ancien président a, au cours de son second mandat, en 2005, été victime d’un AVC. On se rappelle également que le communiqué publié à cette époque avait été ‘édulcoré’. On y parlait d’accident ‘vasculaire’ ; l’entourage proche ayant demandé aux médecins de retirer le mot ‘cérébral’ car AVC cela faisait ‘vieux’.

On pourrait  donc supposer que les lésions vasculaires se sont accentuées et qu’elles provoquent des lésions progressives.
Mais là encore rien ne le prouve, bien au contraire. Jacques Chirac est suivi depuis son AVC par une des plus grandes spécialistes de la question et il n’a pas récidivé.

Ce qui est patent, en revanche, c’est la désinhibition dont fait preuve Jacques Chirac ! Une série d’épisodes récents l’a bien montré, comme cette visite du musée corrézien où l’ancien président annonce son intention de voter pour François Hollande. De même son numéro avec la blonde vice-présidente du conseil général ou son attitude tropézienne à la terrasse chez Senequier.

Il est évident que cette levée de l »inhibition est symptomatique d’une atteinte de certaines fonctions supérieures.

Elle est peut-être même la cause de l’émoi récent car, dans son état, qui sait ce que pourrait ‘balancer’ Jacques Chirac dans une salle d’audience surtout quand on sait que ces audiences durent des heures ?

Le pare-feu a donc été mis en place par l’entourage de façon très efficace.
D’abord le choix du neurologue. C’est une autorité incontestée, notamment dans le domaine de la sclérose en plaques. Il fut, entre 1997 et 2002, le conseiller pour les affaires de santé de Lionel Jospin alors Premier ministre de Jacques Chirac.

On saluera, au passage, l’habileté de l’entourage de l’ex-président qui aurait pu choisir un ou une spécialiste proche ou membre de la majorité actuelle. Un ou une neurologue également étiquetée ‘spécialiste de la maladie d’Alzheimer et démences associées’.

Il est d’ailleurs assez édifiant, au plan médiatique, de voir comment la communication autour de Jacques Chirac a fait un virage à 180 degrés en quelques jours.

A St Trop’ c’est le bon vivant qu’on nous vend. Un vacancier qui ne se cache pas, qui se montre et consomme trois piñas coladas nous dit-on. Les jeunes femmes se ruent pour être photographiées en sa compagnie, il signe des autographes, il semble donc se rappeler au moins son nom ! Et son épouse est même obligée de venir lancer le traditionnel regard noir pour le rappeler à ses obligations.

Quelques jours plus tard, c’est Dinard, l’homme qui n’est plus en terrasse mais qui marche appuyé sur des épaules amies. Et les commentateurs de prendre un ton pré-nécrologique pour nous dire : ‘Mon dieu, qu’est-ce qu’il a changé !’ En huit jours !

Jacques Chirac est presque octogénaire, il a eu une vie mouvementée, des accidents physiques, un accident vasculaire cérébral. Il a beaucoup fumé, pas mal mangé et consommé des boissons à base de houblon. Il a le droit d’être fatigué, très fatigué même.

Personne ne doute qu’il n’est pas au summum de ses possibilités. D’autres leaders mondiaux ont connu ces difficultés et en ont parlé, comme Ronald Reagan et margaret Thatcher. Mais en France les tabous ont la vie dure.

Ce qui serait intéressant serait d’avoir au moins, une fois, un diagnostic ferme et définitif. Cela ferait taire les rumeurs et permettrait peut-être, comme c’est le cas outre-Atlantique, d’en profiter pour parler du devenir des personnes âgées et de mieux comprendre et accepter leurs pathologies sans tout mettre dans la case Alzheimer.

Puisque l’époque est aux mots savants, je souhaiterais donc qu’on ne nous prenne pour des adultes et non pas pour des oligophrènes, des simples d’esprit.

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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