Le patient, son psy et internet : les thérapeutes doivent-ils fermer leur Google ?

Les médecins américains, principalement les psychiatres, ont un nouvel outil à leur disposition pour tout savoir, ou presque, de leurs patients : le « googling ». Ou comment un moteur de recherche sur internet vient sérieusement poser des questions éthiques à la médecine.
 
Il s’appelle Thomas, il est étudiant. Agé de 23 ans, il a des troubles anxieux et des bouffées d’angoisse pour lesquelles il recherche l’aide d’un psychiatre. La thérapie se passe à peu près bien, mais Thomas a du mal à payer. Aux Etats-Unis, les études universitaires sont payantes et, dans une bonne université, cela peut monter à plusieurs dizaines de milliers d’euros par an, payables en deux ou trois fois.
 
Thomas négocie donc avec son thérapeute un accord, avec des séances un peu moins fréquentes et un peu moins chères. Il a besoin de cette thérapie, il y tient. Mais les retards de paiements se font de plus en plus fréquents et le passif augmente.
 
Alors, le médecin va sur Google et avec l’adresse de l’étudiant, utilise les logiciels du moteur de recherche pour localiser son adresse et voir sa maison. Une très belle et vaste maison dans un quartier huppé. Et cela le met fort en colère, au point qu’à la visite suivante il fait remarquer au jeune homme qu’au vu de l’endroit où il vit, avoir demandé une réduction d’honoraires et ne pas payer était quand même assez lamentable.
 
Le jeune homme lui apprend alors qu’il habite, certes, la maison, mais qu’il y loue une chambre en sous-sol et qu’il fait des travaux de jardinage dans le quartier pour gagner de quoi vivre un peu mieux, une fois ses frais de scolarité payés.
 
Il postera quelques jours plus tard un chèque avec les arriérés d’honoraires et ne reviendra plus chez son thérapeute.
 
Cette histoire racontée dans un article de la Harvard Review of Psychiatry illustre une tendance assez répandue dans le monde médical américain, et plus particulièrement chez les psy, le PTG ou Patient-Targeted Googling, c’est-à-dire une recherche en ligne orientée sur le patient.
 
Comme pour les chasseurs de têtes et les employeurs, les médecins peuvent, désormais, au prix d’une simple recherche sur Google ou tout autre moteur de recherche, découvrir des tonnes d’informations sur leurs patients au travers de réseaux sociaux comme Facebook ou MySpace, mais aussi par ce que ces patients écrivent sur les blogs
 
Pour beaucoup de spécialités médicales, cette recherche orientée ne présentera que peu d’intérêt, mais il en va tout autrement dans la relation que peut avoir un psychothérapeute avec son patient.
 
Comme le soulignent les auteurs, il peut y avoir des informations essentielles et urgentes à glaner, comme des écrits suicidaires qui vont justifier d’une prise en charge plus « musclée ».
 
Mais il peut aussi s’agir d’informations qui vont venir perturber la relation en donnant au thérapeute des pistes sur son patient qui vont influencer peu ou prou leurs relations. Des informations qui peuvent avoir été collectées sur des sites parlant du patient et qui peuvent être inexactes ou volontairement mensongères, par exemple.
 
Car le thérapeute est censé agir dans l’intérêt optimal pour son patient.
Faire une telle recherche est-elle donc dans l’intérêt du patient ? Doit-on lui dire qu’on l’a faite, doit-on discuter des résultats de cette quête avec lui ?
Les résultats de la recherche doivent-ils faire partie intégrante du dossier du malade, un dossier qui a une valeur médico-légale ?
 
Et il y a également le risque de répéter cette recherche tout au long de la prise en charge, d’entrer dans la vie du patient à son insu, de perturber gravement la perception qu’on a de ce patient.
 
On imagine facilement les situations délicates que de telles recherches peuvent générer à une époque où des documents assez intimes, par exemple, peuvent se retrouver sur le Net avec ou sans l’assentiment de la personne filmée. Le cas d’une ancienne grande nageuse française l’a encore récemment prouvé.
 
Les instances professionnelles américaines se sont assez peu penchées sur cette question. J’ignore si chez nous, cette pratique est également répandue, mais je ne vois pas pourquoi elle ne le serait pas.
 
Après tout les patients cherchent à tout savoir de leur médecin sur internet, pourquoi les médecins n’iraient pas chercher à en savoir plus sur leurs patients.
 
Mais les conséquences ne sont pas les mêmes pour les uns et les autres et il serait sans doute utile que le monde médical et, plus particulièrement, les intervenants en matière de santé mentale se posent des questions sur les limites de ce qu’ils peuvent et ont besoin de découvrir sur leurs patients, si cela doit se faire à l’insu de ces derniers et si cela va dans le sens d’une meilleur prise en charge.
 
Référence de l’article :
 
Brian K Clinton et al :
Patient-Targeted Googling: The Ethics of Searching Online for Patient Information
Harv Rev Psychiatry 2010;18:103–112

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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1 réponse à Le patient, son psy et internet : les thérapeutes doivent-ils fermer leur Google ?

  1. Henri Labelle, B.Sc. Psychothérapeute dit :

    Une histoire très intéressante, d’une idée sans mauvaise intention résulte la fin d’un suivi thérapeutique!
    Excellent blog! 🙂

    Henri Labelle, B.Sc. Psychothérapeute
     

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