Secret médical : Le gyneco et la poche des eaux de la garde des sceaux.

 
 
L’Ordre des médecins est censé non pas, comme on peut trop souvent le penser, protéger le médecin de ses patients. Son rôle, comme le rappela il y a quelques années le Dr Louis René, un de ses grands présidents, c’est de protéger les patients contre les agissements de certains médecins.
 
L’Ordre doit donc veiller à ce que des médecins ne se prêtent pas à des opérations publicitaires, ne fassent pas la promotion de techniques non avérées et, bien sûr, ne fassent pas leur propre publicité.
 
Sans doute très occupés, les conseillers ordinaux ne semblent pas voir toujours les manquements aux règles. Mais il leur arrive de se manifester quand le franchissement de la ligne jaune (devenue blanche depuis de longues années) est trop flagrant.
 
Ainsi, la semaine dernière, les lecteurs et lectrices de Paris-Match, hebdomadaire très répandu dans les salles d’attente des médecins, découvraient en dernière page le témoignage « émouvant » d’un médecin gynécologue- obstétricien. Ce spécialiste avait eu le privilège de faite naître, par césarienne, la fille de Rachida Dati, ministre de la justice et garde des sceaux.
 
Sous le titre « Le jour où j’ai raccompagné Rachida Dati… », le praticien ne nous narre pas seulement la sortie, sous les flashes des paparazzi, de la jeune mère.
 
Il raconte, en effet, la technique qu’il a utilisée pour faire naître la petite Zohra par césarienne. Un mode de naissance très prisé dans cet établissement du seizième arrondissement parisien, pudique, selon une étude de la Fédération hospitalière de France (FHF), elle détient le record de France de cette méthode de naissance, avec un peu plus de 43 % des naissances ainsi obtenues.
 
Il décrit donc la méthode qu’il a utilise et la qualifie de « gold standard », de référence donc, ce qui implique que ceux qui ne la pratiquent pas ne sont pas des chirurgiens au fait de leur métier.
 
Le problème c’est qu’un médecin est lié par le secret médical et que même la mort de son patient ne l’en délivre pas.
 
Raconter le type d’intervention qu’on a réalisé sur sa patiente est donc une grave infraction au Code de déontologie qui régit l’exercice médical.
 
Expliquer qu’on pratique le top du top, c’est se faire de la publicité, encore une faute au sens du Code.
 
A ce stade, il y a un point qu’il faut inévitablement évoquer. A-t’il fait ces révélations de son propre chef, à l’insu de sa patiente ?
 
On peut légitimement en douter. Imagine t’on la ministre de la justice laisser quelqu’un révéler des détails plus que privés sur sa vie et son dossier médical sans entamer une procédure ?
 
A moins d’avoir peur de se fâcher avec ce médecin apparemment très performant, si l’on en croit ses annonces, Rachida Dati a du, sans doute, être mise au courant d’un article qui la concerne de façon très intime.
 
Mais qu’elle ait été au courant ou pas, le médecin a enfreint, de toutes façons, le secret médical et se verra également reprocher, sans doute, une publicité abusive.
 
Et s’il l’a fait dans un cadre plus large d’un plan de communication dans lequel il n’est qu’un pion, la faute n’en est pas moins constituée et ce comportement n’est pas vraiment dans la ligne de ce que recommande le Code de déontologie médicale
 
Cela me rappelle une anecdote aussi glauque en 1992. François Mitterrand venait de se faire opérer d’un cancer de la prostate, officiellement découvert il y avait peu !
 
Quelques heures après l’intervention, le téléphone sonne dans mon bureau :
 
 « Bonjour, je suis le Dr X (en fait son nom commence par une autre lettre !). J’étais dans la salle d’opération de Mitterrand. Si vous voulez, je peux venir sur votre plateau pour raconter ».
 
Je mets deux secondes à réaliser et je pose une question dont je sais la réponse et qui n’a aucun intérêt : « Pardonnez-moi, Monsieur, mais ce n’est pas vous qui avez opéré ? »
 
« Non, mais j’étais dans la salle »
« Vous êtes bien médecin » demandais-je alors à mon correspondant, une fois mes esprits recouvrés.
« Evidemment, je suis le Dr X, chef de service à l’hôpital de Y »
 
Et là, je commis la faute journalistique irréparable en me souvenant que j’étais aussi médecin.
Je dis à ce chirurgien : »Donc, vous me proposez de venir sur le plateau violer le secret médical en révélant les détails d’une intervention que vous n’avez pas pratiquée et dont vous avez été spectateur ».
 
Bien évidemment, ma remarque ne fut pas appréciée, mais, heureusement pour l’ego de ce spécialiste, je l’entendis sur une radio le même jour, narrant avec moult détails l’intervention du matin.
 
Encore un qui aura sans doute empli son carnet de rendez-vous grâce à la présidentielle prostate, sans y avoir touché.
 
A cette époque, le Conseil de l’Ordre ne devait pas écouter la radio, car je n’ai pas souvenir que ce praticien ait été appelé et rappelé à l’ordre, si j’ose dire.
 
 

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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2 réponses à Secret médical : Le gyneco et la poche des eaux de la garde des sceaux.

  1. JD Flaysakier dit :

    REPONSE A OY :

    Je n’imagine pas un seul instant que ce praticien ait pu spontanément proposer cette histoire à Paris-Match? S’il avait besoin de promo, il existe une page « santé » dans cet hebdo qui, neuf fois sur dix, est un vrai tract publicitaire et non pas un article.

    Cette dernière page, entièrement écrite par une journaliste et faussement annoncée à la première personne c’est de la communication pure. Et dans le cas présent, je pense que cet artiste de la césarienne a été inclus dans un plan média beaucoup plus vaste qui passe, par exemple, par un article chaque semaine dans VSD ou l’emission de Mireille Dumas. Une sorte de contrefeu aux livres à harge qui se vendent bien.

    Mais cela n’enlève rien au côté lamentable de ce déballage de la part d’un médecin lié par le secret.

    Je m’étonne d’ailleurs qu’hormis l’Ordre, on n’entende pas les syndicats catégoriels de sa spécialité toujouirs prompts à s’émouvoir de tout ou presque. pas plus que le Collège national des gynécologues -obstétriciens qui sait souvent rappeler les règles de bonne pratique.

    Je pense ‘ailleurs que c’est le côté promotion de sa technique opératoire qui lui sera reproché. Pour le resste, beaucoup auront compris qu’il n’était qu’un pion dans une opération de communication

  2. OY dit :

    Mais alors, grosse bourde déontologique ou opération de communication visant à détourner l’attention du public sur les dernières déclarations inexactes ou outrancières de la garde des Sceaux ? Le contexte des élections européennes n’y est sans doute pas étranger, non plus.

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