Suicides en prison : Goethe, Werther et les medias.

 
 
 
S’il n’y avait pas les medias qui pourrait-on blâmer ? La presse est la cause de bien des maux si l’on en croit moult personnes. Et certains la rendent même responsable du taux anormalement élevé de suicides dans les prisons françaises.
Quel est le rapport entre Goethe, l’écrivain allemand et la situation dramatique que représentent les suicides dans les prisons françaises ?
La solution, il faut la chercher du côté de l’œuvre de l’auteur allemande «  les souffrances du jeune Werther », parait-il !
Cet ouvrage paru au dix-huitième siècle, fut un énorme succès à travers l’Europe. Le suicide du jeune héros entraina, dit on, de nombreux actes semblables chez les lecteurs.
En 1974, le sociologue américain  David Phillips forgea l’expression « effet Werther » pour qualifier ce phénomène de  psychologie sociale selon lequel la médiatisation d’un suicide entraînerait, par contagion, une vague de suicides dans la population. Perçu par les lecteurs comme une solution parmi d’autres à une série de problèmes personnels, le suicide serait ainsi en quelque sorte « légitimé » par les médias.
Au vu des données de Phillips, les psychologues sociaux Vincent Yzerbyt et Jacques-Philippe Leyens, chercheurs à l’université catholique de Louvain-la-Neuve (Belgique), formulèrent  le vœu que les responsables de télévision comme les directeurs d’école « soient davantage conscients de leurs devoirs d’information et de discrétion ».
 
Pourquoi cette longue digression ? Parce qu’il y a quelques mois, alarmée par le nombre de suicides dans les prisons françaises, le ministère de la justice forma une commission, spécialité française s’il en est, pour se pencher sur la question.
 
La commission était présidée par le Dr Louis Albrand, médecin psychiatre qui a refusé d’endosser la paternité du rapport final, estimant que ce qui était écrit n’avait pas de rapport avec ce que la commission avait dit et préconisé.
 
Il faut dire que la France détient le triste record de suicides en prison avec 17 décès pour 10 000 détenus, deux fois plus qu’en Allemagne ou en Grande-Bretagne et trois fois plus que l’Espagne , selon l’Union européenne.
 
Il y a eu 115 suicides en 2008, 96 en 2007, 93 en 2006.
On dépasse déjà les 50 depuis le début de cette année et on estime que les tentatives de suicide sont au nombre de 1200 chaque année.
Plusieurs membres de la commission Albrand partagent la colère du psychiatre et disent qu’ils ont eu beaucoup de difficultés à mener leur enquête, notamment pour colliger le nombre de suicides.
Mais le plus surprenant, hormis la colère de Louis Albrand, ce sont les causes avancées par certains participants de la commission, proches de l’administration.
Si l’on en croit les témoignages que nous recueillons en ce moment, l’explication de cette triste première place détenue par la France est à chercher dans les medias.
 
Quand la presse parle d’un suicide en prison, cela pousse d’autres prisonniers à passer à l’acte, accusent certains fonctionnaires, le fameux « effet Werther ».
Dire que cela est faux serait sans doute une erreur. Mais dire que cela suffit à tout expliquer serait une faute.
Plus de 63000 prisonniers dans un peu plus de 52000 places, des personnes dont la vie bascule parce que la détention préventive, normalement exceptionnelle, est tout sauf exceptionnelle, voila des raisons aussi fortes que le travail de la presse.
 
Imaginer un gamin de 17 ans qu’on va incarcérer peut-être pas toujours à bon escient et qui, contrairement à ce qu’il voit à la télévision dans les séries, ne va pas pouvoir appeler ses proches au téléphone plus d’une fois par mois, tout cela aide à « pêter les plombs ». Et la mort par suicide d’un adolescent en détention préventive laisse toujours une terrible sensation de malaise.
 
Se retrouver au « mitard », ces cellules disciplinaires qui parfois sont dans un état d’insalubrité inimaginable à notre époque, sans parler, sans voir personne, sans que personne ne vous adresse la parole, là encore, il y a des raisons de ne pas aller au mieux, psychologiquement.
 
Qu’on ne s’y méprenne pas, je n’oublie pas que les gens condamnés sont, pour la quasi-totalité des personnes ayant commis des actes parfois gravissimes et pas des enfants de chœur.
Mais, pour autant, la prison est censée être un lieu où, à côté de la peine infligée par la société eu égard aux fautes et crimes commis, existe une mission théorique de préparation à la réinsertion dans une vie qu’on souhaite normale.
 
Réapprendre à vivre, pas à mourir.
 
 
 
 

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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3 réponses à Suicides en prison : Goethe, Werther et les medias.

  1. JD Flaysakier dit :

    REPONSE A C.TIEDREZ :

     

    Je ne connais pas ces deux ouvrages.

  2. C. Tiedrez dit :

    Avez-vous eu connaissance de la sortie de deux ouvrages du Pr Gérard PIRLOT ; Contre l’uniforme mental (Editions DOIN) et La Psychosomatique entre psychanalyse et biologie chez A. Colin. Je salue votre rigueur tant scientifique qu’humaine. Salutations respectueuses.

  3. Anonyme dit :

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