Suicide : la piste de la maltraitance dans l’enfance

C’est toujours un moment terrible pour les proches .Quelqu’un vient de se suicider sans que l’on sache pourquoi.Et s’il fallait parfois remonter dans l’enfance pour comprendre ?

Proposition incongrue ? Pas tant que cela si l’on en croit les travaux qui s’accumulent depuis quelques années et qui soulignent que la maltraitance dans les jeunes âges de la vie pourrait avoir de funestes conséquences à l’âge adulte.Cela hors de tout contexte psychiatrique, sans, par exemple, de signes de dépression préalable.

Maltraitance ou « abus » comme on le dit actuellement ne s’entend pas uniquement dans le contexte de violences sexuelles. Ce peuvent être des violences physiques ou des agressions verbales répétitives.

Une équipe de l’université Mc Gill, de Montréal conduite par Moshe Szyf publie dans la revue en ligne PLoS ONE (www.plosone.org) une étude qui apporte un élément supplémentaire de preuve pour expliquer l’influence néfaste de ces mauvais traitements sur le développement cérébral et certains passages à l’acte (1).

Au Québec, il existe une vraie structure, la Banque de cerveaux de suicidés, dévolue à l’étude des suicides et les chercheurs ont pu ainsi disposer de cerveaux de personnes ayant commis l’irréparable. Des personnes qui avaient une histoire bien documentée de maltraitance dans l’enfance.

L’ENFANT ET L’HIPPOCAMPE

Ils ont ainsi pu analyser et comparer le cerveau de 13 suicidés âgés en moyenne de 34 ans à 11 cerveaux de personnes décédées de mort subite, âgées en moyenne de 36 ans.
Les deux groupes étaient comparables en termes de sexe, de temps de prélèvement après la mort.

Les chercheurs québécois se sont concentrés sur un aspect particulier concernant le fonctionnement intime des cellules cérébrales et plus précisément de certains gènes.
Ils n’ont noté aucune différence entre l’ADN, le message génétique brut, des suicidés et des personnes mortes d’autres causes.

Mais, en examinant une région précise du cerveau, ils ont fait certaines découvertes.

Cette région c’est l’hippocampe. Il est situé dans la zone médiale du cerveau, ce qui veut dire qu’il faudrait séparer les deux hémisphères pour pouvoir le situer sur un cerveau.
Cette région est fortement impliquée dans les phénomènes de mémoire. Elle est un lieu d’acquisition des souvenirs avant leur transfert vers d’autres zones du cortex.

Moshe Szyf et ses collègues ont constaté que l’hippocampe des suicidés ayant subi des maltraitances dans l’enfance avait une taille plus petite que celui des sujets auxquels ils étaient comparés.

Cette différence semble liée à une activité de synthèse de protéines moindre de la part des cellules de cette zone. Et cette activité plus faible est liée au fait que le message génétique des cellules est traduit de façon différente chez les victimes de maltraitance.

Répétons-le, le message génétique lui-même n’est pas modifié, les gènes sont les mêmes, mais certains d’entre eux vont être réduits au silence. Au lieu d’être « lues » et ensuite »traduites » pour permettre la fabrication de protéines. certaines parties du message génétique subissent ce qu’on appelle une méthylation.

Ce phénomène équivaut a « noircir, certaines parties d’un texte. Les mots existent toujours, ils ne sont pas effacés, mais on ne les lit plus.

UN SILENCE GENIQUE

Ces phénomènes de méthylation appartiennent à ce qu’on nomme les phénomènes épigénétiques, des modifications de l ADN liées à l’environnement au sens large, ce qui peut aussi bien comprendre des phénomènes chimiques et physiques qu’alimentaires ou psychiques.

On avait déjà constaté chez l’animal que dans des conditions particulières de négligence de la part de la mère, l’ADN des petits subissait une série de méthylations, réduisant au silence certains gènes.

Cette perturbation des synthèses de protéines doit affecter la production de médiateurs cérébraux importants.
D’autres travaux (2) ont, d’ailleurs, déjà montré des dysfonctionnements importants dans l’action de certains médiateurs comme le CRH, précurseur du cortisol, ou le GABA, un médiateur fondamental de l’activité cérébrale, chez les personnes ayant commis un suicide.

Il s’ensuit donc une perturbation potentielle de l’activité cérébrale qui, soumise quelques années plus tard à des situations particulières, va empêcher l’organisme de réagir normalement et va conduire au passage à l’acte.

En fait, il semble qu’à diverses périodes de l’enfance, tour à tour des zones du cerveau présentent une susceptibilité maximale à ces manifestations de maltraitance et vont en garder une marque indélébile.

Martin Teicher, de l’université Harvard de Boston (3) a ainsi montré que le corps calleux, une zone fondamentale pour la connexion entre cerveau droit et cerveau gauche, était également d’une taille moindre que la normale chez les victimes de maltraitance dans l’enfance.
Il a également constaté des modifications des activités électriques cérébrales, mimant des anomalies de type épilepsie.

REPERER ET SORTIR DU SILENCE

Quels débouchés pratiques doit-on attendre de tels travaux ? Des outils de prévention et de dépistage, bien sur en premier lieu.
Pouvoir disposer de tests sanguins mettant en évidence la méthylation de certaines zones de l’ADN permettrait de dépister des sujets à risque, dans un contexte de maltraitance ancienne connue.

Le deuxième espoir est de voir se développer des molécules pouvant lever la méthylation, c’est-à-dire débloquant le fonctionnement de gènes devenus silencieux.
Cette voie de recherche est déjà utilisée dans d’autres pathologies, comme en cancérologie par exemple.

Enfin et en attendant de disposer de tels outils, il serait important que des structures analogues à ce qui existe au Québec voient le jour en France. Le nombre annuel de suicides est suffisamment important pour qu’enfin on permette aux équipes de recherche de travailler avec des moyens satisfaisants.

Cette mise ne lumière des effets à retardement de la maltraitance pose aussi le problème de l’identification des cas et du suivi des victimes.

Rappelons que c’est un des rares cas où le médecin peut se délivrer du secret médical s’il estime avoir face à lui un mineur en danger.

Quelques notes de bas de page

(1) l’étude sera accessible en ligne librement à compter du 7 mai.

(2) Voir par exemple l’étude de Zul Merali et al. :
Dysregulation in the Suicide Brain: mRNA Expression of Corticotropin-Releasing Hormone Receptors and GABAA Receptor Subunits in Frontal Cortical Brain Region

doi:10.1523/JNEUROSCI.4734-03.2004

(3) Ann NY Acad Sci. 2006 Jul ;1071 :313-23 et un bon article de vulgarisation -en anglais- dans la Harvard Gazette

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
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5 réponses à Suicide : la piste de la maltraitance dans l’enfance

  1. JD Flaysakier dit :

    REPONSE A EWEL :

    Je ne soutiens ou ne défends aucune thèse. Je rapporte, come c’est l’habitude sur ce blog, un travail scientifique.

    la science émet des hypothèses qui sont faites pour être discutées, contestées, démontrées ou infirmées..

    Je ne peux imaginer l’intensité de votre douleur mais cela ne justifie pas, pour autant, le procès que vous faites.

    Je ne publie aucun lien extérieur, c’est la raison pour laquelle il n’apparait pas dans votre commentaire.

  2. Ewel dit :

    Je ne tombe sur ce message pseudo-scientifique qu’un an et demi après sa parution. Si on retourne la thèse de Monsieur Flaysakier, derrière chaque suicidé, il y aurait potentiellement un enfant maltraité.
    Je suis mère d’un adolescent suicidé, j’essaie non seulement de survivre, j’essaie également de vivre sans culpabilité. Or, que propose l’article ci-dessus? D’expliquer le suicide par les séquelles d’une enfance abusée? De proposer un lien entre la taille de l’hippocampe et le suicide? Évidemment, les preuves me manquent pour contredire ces théories hâtives, mais d’une part, j’affirme avec détermination qu’un grand nombre de personnes suicidées n’ont pas été maltraitées pendant l’enfance (cf. l’histoire de Tal ou l’histoire de Sarah dans le livre « L’envol de Sarah » etc.), d’autre part, je suis certaine que d’autres facteurs ont des influences plus directes sur le cerveau et l’hippocampe qu’une enfance difficile (en particulier, des substances chimiques contenues dans des médicaments, sinon, d’ailleurs toute résilience serait impossible). Enfin, il est déjà suffisamment difficile de survivre à un tel traumatisme et aux stigmatisations qui s’ensuivent pour ne pas avoir à supporter de telles affirmations fallacieuses!

  3. Hervé dit :

    Ici il n’est pas traité de psychiatrie, mais d’anatomie.

  4. salies sophie dit :

    ce que je viens de lire m’a sideree. je n’ai pas eu de maltraitance dans mon enfance mais un choc psychologique puis a 10 ans epilepsie et "derives" malheureusement resistance medicamenteuse et ce n’est qu’il y a 3 ans où la chance est arrivée par un chrurgien (bloc hypocampe atrophié)operation reussie mais depression grace aux conseils de SERVAN SCHREIBER guerison en applicant ADIDAS mieux que PROZAC guerie depuis 6 mois, je decouvre que mon cerveau n’avait jamais connu la serenite et une manière positive et calme de penser depuis ma tendre enfance je nais et decouvre la vie que mainenant à 50 ans et comprend enfin que durant toute ma vie a été amalgame epilepsie+depression ainsi angoisse, peur,negation de la vie sans un seul jour de repit jusquà l’aide de ce livrecar 40 ans de spécialistes sans resultat jene croyais plus en rien et le comble ignorais que ma manière de penser souffrir etaient anormales ayant toujours été ainsi unique envie depuis l’age de 9 ans MOURIR jamais eu d’aide jusqu’au joour de cette bible et l’article ci-dessus, comment aider tous ces enfants qui vont aussi vivre cette incomprehension,indifference et rejet des autres que font les medecins ????????????????????????M
    Merci MR SERVAN SCHREIBER grace a vous j ai guérie mais surtout j ai decouvert à 50 ans ce qu’etait un corps et esprit serein après 40 ans de tourmente negation ENFER

  5. promeneur dit :

    la psychiatrie fait la même erreur que la religion. Elle cherche à expliquer en remontant aux origine, à la cause première. Elle pense que quand elle a raconté une belle histoire elle a une explication. Le jour ou la psychiatrie cherchera la cause immédiate elle pourra produire une connaissance scientifique valable donc pratique. De plus la cause originelle dans l’enfance on ne peut rien y faire cette cause a agit, on ne peut plus la supprimer. Par contre si on cherche dans la situation actuelle dans la vie privée ou de travail de la personne ou dans la biologie si on trouve la cause on pourra agir pour la supprimer.

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