Euthanasie active et suicide assisté : le médecin et la mort donnée

Chantal Sebire est morte hier soir, mais les questions qu’elle a soulevées de son vivant ne sont pas près de s’éteindre. La difficulté sera de concilier la prise de décision politique et le contexte émotionnel.

La première chose dont j’ai eu peur en entendant la nouvelle hier au soir c’est que la justice se sente obligée d’appliquer toute la loi dans ce cas de mort officiellement inexpliquée. Pas de permis d’inhumer, recherche des causes de la mort, cela voudrait dire aller jusqu’à l’autopsie et bien sûr faire des analyses toxicologiques.

On peut espérer qu’enfin le bon sens prévaudra.

Mais au-delà de ce dénouement tragique, les derniers jours de cette pauvre femme interpellent la société bien évidemment mais aussi les médecins.

La mort fait en effet partie de la vie, même si on a tendance à l’occulter. Les études de médecine forment peu et assez mal à ces moments. Pendant de longues années la France a été le mauvais élève des soins palliatifs par exemple. Les grands précurseurs comme Maurice Abiven à l’Hôpital universitaire à Paris (devenu l’Institut mutualiste Montsouris) ou Hélène Sebbag-Lanoé à Villejuif étaient bien seuls.

Les soins palliatifs c’était en quelque sorte avouer son impuissance et son échec. Ne plus avoir de traitement curatif, juste des traitements symptomatiques. Or, l’hôpital, machine à performances, n’avait pas la culture de l’échec et les futurs médecins n’étaient pas exposés à la gestion de la fin de vie dans une société où hit décès sur dix ont lieu hors du domicile et principalement à l’hôpital.

La mise en place de l’hospitalisation à domicile, la volonté de plus en plus souvent exprimée de patients voulant finir leur vie chez eux, a exposé les médecins de famille à cette fin de vie.

Beaucoup de choses se passent dans ces moments dans la relation entre le patient et son médecin, beaucoup de choses se disent, beaucoup se devinent sans être dites ;

Depuis très longtemps, nombre de médecins ont compris que l’acharnement était inutile et ô combien dégradant pour les patients. Depuis longtemps également, ans le cadre de ce qu’on appelle le colloque singulier, des médecins ont aidé des patients à terminer leur vie, sans bruit, sans loi prévue à cette effet, sans battage. Un geste lourd, ineffaçable de la mémoire, mais un geste de compassion, de sympathie au sens étymologique du terme « souffrir avec ».

Mais pour un médecin, quelles que soient ses convictions, il n’est pas simple de faire le geste qui va tuer, de « pousser la seringue ». Il y a aussi le risque de voir un héritier ou un proche crier au meurtre et déclencher une tempête judiciaire conduisant le praticien devant les assises. Et même acquitté, j n’aimerais pas avoir du passer aux assises.

On entend souvent des personnes favorables à l’euthanasie active parler de la dimension « technique « du geste. Mais ils n’ont jamais eu à le faire. Et c’est là toute la différence.
Ramener le médecin à un simple exécutant d’un geste technique c’est très facile quand on n’est pas du bon coté de la seringue. Je n’ai jamais compris, par exemple, comment des médecins américains ont pu accepter de participer aux exécutions de condamnés à mort par injection d’un cocktail létal.

Mais il est évident que les choses ne peuvent en rester là et que, plutôt que l’euthanasie active, c’est le suicide assisté qui va être débattu et probablement toléré dans certains cas.

Et c’est là qu’il faudra mettre de sévères garde-fous, car les risques et dérives sont toujours possibles. Il y a quelques années, par exemple, l’état de l’Oregon qui avait mis en place le suicide assisté en premier, s’était trouvé confronté à la demande de certains patients dépressifs. Ils estimaient que leur état les plongeait dans une souffrance intolérable, qu’ils mettaient au même niveau que les douleurs d’un patient cancéreux en phase terminale. Ils demandaient eux aussi le droit au suicide assisté.

Peut-on comparer la douleur physique et la souffrance psychologique ?

Aux Pays-Bas s’était un moment posé la question de savoir comment répondre à la demande émanant d’un enfant. Là encore, où met-on le curseur et qui décide ?

Le grand danger de la discussion à venir c’est le temps. Le contexte émotionnel fait que des associations montent au créneau pour demander que la loi change tout de suite. Mais le législateur a besoin de s’entourer d’avis et de mesurer les conséquences des décisions à venir. Il y a aussi la position des professionnels qui doit être écoutée.

Légiférer dans l’urgence n’est jamais une bonne solution, mais prendre trop de temps serait aussi mal vécu.

Chantal Sebire ne méritait pas cette fin si pénible. A n’en pas douter elle a été entourée de gens dévoués et attentifs mais pas forcément formés à gérer ces moments.

Elle aura du subir aussi des remarques profondément déplacées, comme celle d’une ministre qui s’indignait sur les ondes de la radio RMC qu’on avance des arguments « esthétiques » en parlant des horribles et douloureuses déformations du visage dont souffrait cette malheureuse femme.

Je plains aussi les cancérologues qui se sont occupés d’elle et à qui on a un peu fait comprendre qu’ils seraient des ânes puisqu’on souhaitait faire revoir son dossier par un collège de spécialistes parisiens. Comment imaginer que les médecins qui la suivaient ne s’étaient pas entourés d’avis qualifiés ?

J’espère que Chantal a pu partir sereinement, en n’éprouvant enfin pas de douleur et que celles et ceux qui se réclameront d’elle et de son combat sauront le faire dignement en hommage à cette femme courageuse.

A propos docteurjd

j.Daniel Flaysakier est médecin de formation et journaliste professionnel dans le secteur de la santé sur une chaine nationale de télévision. Ce blog est personnel et ce qui y est écrit ne reflète que les opinions de JD Flaysakier
Ce contenu a été publié dans Non classé, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

2 réponses à Euthanasie active et suicide assisté : le médecin et la mort donnée

  1. Eric Folot dit :

    Pour plus d?informations, je vous invite à lire mon mémoire de maîtrise en droit de la santé (Université de Sherbrooke et Université Montpellier 1) intitulé : « Étude comparative France-Québec sur les décisions de fin de vie : le droit sous le regard de l?éthique » (2010) que vous pouvez télécharger à l?adresse suivante : public.me.com/ericfolot/f…

    Eric Folot

  2. Eric Folot dit :

    OUI à l’aide au suicide, mais NON à l’euthanasie !

    Au sujet de la différence entre l’euthanasie et l’aide au suicide, il faut distinguer entre les arguments juridiques, éthiques et religieux. On ne peut pas simplement affirmer sans nuance qu’il n’existe pas de différence entre les deux : dans un cas c’est le patient lui-même qui s’enlève la vie (aide au suicide) alors que dans l’autre c’est le médecin qui la retire. Il faut d’abord préciser sur quel terrain (juridique, éthique ou religieux) on tire notre argumentation. Si l’on se situe sur le terrain de l’éthique, on peut raisonnablement soutenir qu’il n’existe pas de différence. Cependant, si l’on se situe sur le terrain juridique, il existe toute une différence entre l’euthanasie (qualifié de meurtre au premier degré dont la peine minimale est l’emprisonnement à perpétuité) et l’aide au suicide (qui ne constitue pas un meurtre, ni un homicide et dont la peine maximale est de 14 ans d’emprisonnement). Dans le cas de l’aide au suicide, la cause de la mort est le suicide du patient et l’aide au suicide constitue d’une certaine manière une forme de complicité. Mais comme la tentative de suicide a été décriminalisée au Canada en 1972, cette complicité ne fait aucun sens, car il ne peut exister qu’une complicité que s’il existe une infraction principale. Or le suicide (ou tentative de suicide) n’est plus une infraction depuis 1972. Donc il ne peut logiquement y avoir de complicité au suicide. Cette infraction de l’aide au suicide est donc un non-sens.

    En revanche, l’euthanasie volontaire est présentement considérée comme un meurtre au premier degré. Le médecin tue son patient (à sa demande) par compassion afin de soulager ses douleurs et souffrances. Il y a ici une transgression à l’un des principes éthiques et juridiques des plus fondamentaux à savoir l’interdiction de tuer ou de porter atteinte à la vie d’autrui. Nos sociétés démocratiques reposent sur le principe que nul ne peut retirer la vie à autrui. Le contrat social « a pour fin la conservation des contractants » et la protection de la vie a toujours fondé le tissu social. On a d’ailleurs aboli la peine de mort en 1976 ! Si l’euthanasie volontaire (à la demande du patient souffrant) peut, dans certaines circonstances, se justifier éthiquement, on ne peut, par raccourcit de l’esprit, conclure que l’euthanasie doit être légalisée ou décriminalisée. La légalisation ou la décriminalisation d’un acte exige la prise en compte des conséquences sociales que cette légalisation ou cette décriminalisation peut engendrer. Les indéniables risques d’abus (surtout pour les personnes faibles et vulnérables qui ne sont pas en mesure d’exprimer leur volonté) et les risques d’érosion de l’ethos social par la reconnaissance de cette pratique sont des facteurs qui doivent être pris en compte. Les risques de pente glissante de l’euthanasie volontaire (à la demande du patient apte) à l’euthanasie non volontaire (sans le consentement du patient inapte) ou involontaire (sans égard ou à l’encontre du consentement du patient apte) sont bien réels comme le confirme la Commission de réforme du droit au Canada qui affirme :

    « Il existe, tout d’abord, un danger réel que la procédure mise au
    point pour permettre de tuer ceux qui se sentent un fardeau pour
    eux-mêmes, ne soit détournée progressivement de son but premier, et ne serve aussi éventuellement à éliminer ceux qui sont un fardeau pour les autres ou pour la société. C’est là l’argument dit du doigt dans l’engrenage qui, pour être connu, n’en est pas moins réel. Il existe aussi le danger que, dans bien des cas, le consentement à l’euthanasie ne soit pas vraiment un acte parfaitement libre et volontaire »

    Eric Folot

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.